Geopolitics

Pacifisme, non-violence et droit international : les partis verts et le recours à la force

Depuis les attentats du 11 septembre, la question de la philosophie de la guerre et des modalités du recours à la force font l’objet de débats intenses. Les conflits, de moins en moins interétatiques, présentent de nombreuses caractéristiques nouvelles, rendant inopérantes les approches conceptuelles classiques.

La privatisation de la violence, les tensions communautaires, les violations graves des droits humains1, les déconstructions des États, … sont autant d’aspects redéfinissant la nature de ces nouveaux conflits. Les zones grises deviennent la norme, dans un rapport au territoire où les frontières terrestres n’ont plus beaucoup de sens. Face à ce trouble international, de nouvelles grilles de lectures apparaissent, tentant d’expliciter au mieux les liens qui, désormais, régiraient le monde. Cependant, nombre d’explications simples finissent par déboucher sur des raisonnements simplistes, au sein desquels la complexité est niée pour se voir privilégier une approche à nouveau manichéenne. Au-delà, les critiques fusent également, parfois avec raison, vis-à-vis d’un Occident qui serait travaillé par une compassion sélective : ils existeraient des causes que l’on soutient (Libye) d’autres que l’on néglige (Israël-Palestine, Yémen, Syrie), d’autres enfin, “pire”, que l’on occulte par une neutralité active pour des raisons géostratégiques (Bahreïn). Le refus d’intervenir en Syrie et les dénonciations des interventions au Mali et en Centrafrique témoignent de la remise en question du recours à la force.

Dans ce cadre, les partis verts semblent tiraillés entre deux attitudes diificilement conciliables. Se réclamant d’un pacifisme historique, de nombreux écologistes ont souligné les dangers des interventions militaires, et le peu de résultats positifs que celles-ci amènent. Ce courant pacifiste s’incarne autour d’une idée à la fois simple et forte : « guerre à la guerre ! ». De l’autre côté, un autre courant fait part de ses réflexions, articulées autour de la défense des droits de l’Homme et des populations menacées, mettant en avant la responsabilité de protéger face aux risques de génocides ou massacres à grande échelle. Avançant chacun ses fondements moraux, pacifistes et défenseurs des droits de l’Homme se déchirent depuis l’intervention libyenne, laissant une plaie profonde à vif.

Avant de s’interroger sur les nouvelles balises pouvant encadrer les propositions vertes autour des conflits et du recours à la force, il est nécessaire de revenir sur les positionnements des 30 dernières années. Les partis verts ont ainsi oscillés entre antimilitarisme, pacifisme, non-violence et paix par le droit.

Dans un premier temps, durant les années 80 c’est via la question de la lutte contre le nucléaire militaire que les verts font leur premier pas sur les enjeux internationaux. Permettant d’unifier le mouvement, pour les verts allemands, cette conception s’articule avec l’opposition au nucléaire civil.  Suivie par les verts français et belges, cette position s’incarnera à travers la participation aux nombreuses manifestations contre les Euromissiles qui secouent l’Europe Occidentale au début des années 80.

L’opposition au nucléaire militaire n’est pas le seul pilier. L’antimilitarisme se retrouve également dans les préoccupations vertes. Dès 1983, les écologistes belges francophones demandent la dissolution simultanée de l’OTAN et du Pacte de Varsovie. Les verts français, de leur côté, s’engagent dans des actions telle que la lutte contre l’extension du domaine militaire du Larzac. Les verts allemands, eux, s’investissent dans l’opposition aux luttes armées, dont ils seraient les premières victimes en cas de conflit entre les USA et l’URSS. Écologie et pacifisme semblent ainsi liés aux verts durant les années 80. L’engagement antimilitariste sera d’ailleurs, pour certains militants comme José Bové, une première étape avant de pousser plus loin l’adhésion autour des idées vertes. Cependant, les écologistes tant belges qu’allemands ne s’engagent dans les questions internationales que par ces seules réflexions : la question des interventions militaires ne se pose guère, les deux pays, durant la décennie des années quatre-vingt, n’intervenant pas en-dehors du théâtre européen.

L’arrivée au pouvoir de Gorbatchev et les accords de désarmement globaux, suivit de l’effondrement du bloc soviétique, amèneront une évolution de la perception écologiste des conflits armés. L’horizon dans lequel les mouvements verts décident de s’inscrire entre dans une critique de la mondialisation néolibérale et de la valorisation des liens Nord-Sud. Le discours lié à la promotion des droits de l’Homme et au respect du droit international prend le dessus. Une tension se développe cependant entre les tenants d’un pacifisme anti-impérialiste, s’opposant aux opérations menées par l’OTAN en général et les États-Unis en particulier, et un courant s’inscrivant dans les interventions humanitaires encadrées par le respect du droit international et des résolutions de l’ONU.

Différents événements cristalliseront ces diversités d’approches.  Petit à petit, les verts français commenceront à soutenir le recours aux interventions militaires. L’exemple du Kosovo est emblématique. Allant plus loin que leurs confrères belges, les écologistes français ont appelé à la poursuite des bombardements et à “la mise en place d’une force de police internationale chargée d’intervenir au sol pour rétablir la paix et l’intégrité territoriale du Kosovo”. Cette prise de position, hardie, fut justifiée par le refus de la lâcheté face aux violences exercées contre des civils. Pour Ecolo, la position fut plus tranchante, et ce très rapidement. Dès septembre 1998, le parti s’inscrit contre toute intervention militaire au Kosovo, tout en exigeant «  que Belgrade instaure un cessez-le-feu immédiat, retire ses forces spéciales de la province, assure le retour des réfugiés dans des conditions de sécurité et s’engage dans un processus de dialogue pacifique avec la population albanaise du Kosovo5 ». Le parti dénonça la mainmise de l’OTAN et des États-Unis sur le règlement des conflits, en soulignant la nécessité d’accélérer la mise sur pied d’une réelle politique européenne de sécurité et de défense au sein des institutions de l’Union européenne.

Mais ce sont 2001 et les attentats du 11 septembre qui bouleverseront les approches. Même si l’opposition à la guerre en Irak fut unanime, Ecolo notamment la considérant « inutile, absurde, dangereuse, injustifiée…6 », les considérations envers le recours à la force entrèrent dans une nouvelle dimension. S’articulant une fois encore autour de la défense du droit international, elle connu des différences d’interprétations, notamment autour de l’idée de « guerre juste ». Les verts français ont ainsi confirmé leur évolution d’un antimilitarisme militant à un réalisme dans les relations internationales. Comme l’a souligné en 2011 Denis Baupin : « Quand il y a vraiment un danger pour le peuple, nous soutenons l’intervention ». Cette évolution a également touché les verts allemands. Ainsi, sous l’impulsion de Joschka Fischer, alors Ministre des Affaires Étrangères, le parti vert admis que la défense des droits de l’homme pouvait passer, en dernier ressort, par le recours à la force. Un congrès important de Bündnis 90 / Die Grünen organisé en 2003 reconnu que le recours à la force militaire ne pouvait, in fine, être toujours être combattu: “La force ne doit pas remplacer la politique. Mais nous savons aussi que le recours à une violence légitimée par l’État de droit et le droit international ne peut pas toujours être exclu”. L’aile gauche du parti imposa cependant un passage qualifiant de “juste et nécessaire la résistance à la globalisation”.

Ce sont ces positions idéologiques qui amèneront les prises de positions en faveur de l’intervention en Libye, en 2011. Face à la menace de crimes de masse contre la population libyenne, les verts soutinrent le recours à la force. Yves Cochet, député vert de Paris, résuma ainsi la prise de position : « Nous l’approuvons, oui. On peut être partagé, on n’aime pas la guerre, mais là, il faut intervenir, c’est une sorte de droit d’ingérence ». Les événements, cependant, s’emballeront. L’opération militaire finira par aboutir à la chute du régime Kadhafi. Outrepassant, pour de nombreux observateurs, le mandat délivré par l’ONU, l’intervention crée au final un profond traumatisme international. Le malaise des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) s’est transformé rapidement en ressentiment vis-à-vis des Occidentaux, accusés d’outrepasser le mandat onusien et de se servir de la « responsabilité de protéger » pour intervenir dans les affaires intérieures de pays qu’ils souhaitent contrôler. Ce ressentiment fut partagé par de nombreuses associations pacifistes, dénonçant la naïveté voire les mensonges des partis politiques, verts compris, ayant soutenus le recours à la force. Le drame syrien, les déstabilisations en Centrafrique et au Mali mais aussi les conflits en Israël/Palestine, en Ukraine et face à Daesh continueront à accentuer le malaise quant aux règlements des conflits, voire simplement à leur compréhension. Des formules traditionnelles continuent ainsi à être proposées, alors que le monde change, et donc ses repères.

Ce déni de complexité partagé par nombre de mouvements n’exonère pas les partis verts d’une lacune dans leur compréhension du système international. Les balises permettant de s’y déplacer sont ainsi absentes voire dépassées, considérant encore souvent que la puissance réside dans les États-nations. Or, les guerres qui ont suivi le 11 septembre 2001 interrogent la notion de guerre juste et de ses critères. De nouveaux éléments remettent également en question les réflexions éthiques quant aux engagements des États : les flux migratoires et financiers, les enjeux environnementaux, l’accroissement des inégalités, … élargissent les enjeux liés aux causes et modalités des conflits, et donc à leurs conséquences et aux moyens d’y répondre. Pour de nombreux observateurs, il ne s’agit plus, ainsi, d’adopter une politique du « moindre mal » mais plutôt une politique de « non-nuisance ». Les conditions des recours à la force s’y trouvent mêlées.

Repenser les conflits, leurs résolutions et les modalités d’interventions sont donc un nouveau défi pour les partis écologistes. Car de nouveaux dangers menaces, tels que la privatisation, l’informatisation et les causes et conséquences environnementales des guerres. La lutte contre l’impunité doit également redevenir un objectif à défendre. La promotion d’une justice internationale rendant chaque État, groupe ou personne responsable de ses actes est une étape fondamentale, aussi bien au niveau local que global, de même que la prise en mains des fauteurs de guerres de demain. De plus, la question de la réappropriation publique des armées et des conflits doit être l’ossature de nouveaux mouvements pacifistes qui se doivent de juger, de manière objective, aussi bien leurs alliés que leurs ennemis. Car les buts ultimes, partagés depuis toujours par les partis écologistes, restent bien ceux de la paix mondiale et du désarmement global.

Les débats à venir devront donc porter sur l’équilibre à retrouver entre violence et droit, et sur la capacité du second à encadrer la première. Seul cet horizon à atteindre permettra d’éviter à la fois l’anarchie internationale et le splendide isolement de Nations/Opinions préférant les œillères confortables aux engagements difficiles. Pour ce faire, les partis verts en Europe devront donc se faire entendre autour de ces nouveaux enjeux, mais surtout parvenir déjà à s’entendre entre eux.

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