Agriculture

Semer aujourd’hui l’agriculture de demain

Le système alimentaire de demain n’appartient pas soit aux agriculteurs soit aux consommateurs, les deux publics doivent se rejoindre et collaborer. Pour cela, la première étape est de se connaître afin de se comprendre. Partons pour une balade au cœur du monde agricole chez un agriculteur belge déjà en route vers l’agriculture telle qu’elle pourrait être en 2049 : l’agroécologie.

S’il est une réforme nécessaire pour le système alimentaire et l’environnement à l’horizon 2049 c’est celle du système agricole hérité du 20ème siècle. Là où plusieurs systèmes et idées se font concurrence, Olaf Schmidt – éminent chercheur en agronomie à l’University College de Dublin et comme Darwin spécialiste des vers de terre – rêve d’un « système agricole qui fournirait un métier rentable et valorisant aux agriculteurs, qui à leur tour permettraient de maintenir les communautés rurales. Le système produirait de la nourriture saine et nourrissante pour tous. Et il protégerait les sols, l’eau, l’air, la biodiversité, le paysage pour toujours. Les scientifiques ont un rôle à jouer car ils peuvent étudier les pratiques agricoles en détail. Mais les innovations et l’application de nouvelles pratiques doivent d’abord arriver chez les agriculteurs. Les conseillers de terrain, les experts et les journalistes sont importants pour relier science et pratiques de terrain. » Ce que décrit Olaf Schmidt est résumé aujourd’hui sous le vocable « d’agroécologie » qui est « l’application de l’écologie à l’agriculture ». Ses grands principes : prendre soin du sol, recycler les matières végétales, éviter les pertes de ressources, amplifier les services rendus par la nature, favoriser la diversité des espèces et last but not least, assurer aux agriculteurs une autonomie financière.

An illustrated infographic showing the amount of land needed to produce a 100g hamburger with fries and salad (3.61 metres squared of land)

Bernard Mehauden, agriculteur belge ordinaire dans sa cinquantaine, a allié ses connaissances agronomiques à son intuition pour faire évoluer le modèle agricole dans lequel il est né, celui de l’agriculture industrielle. Il est devenu sans le savoir un pratiquant de l’agroécologie. Ici ce n’est pas un cahier des charges qu’il applique, ce sont ses propres idées et celles qu’il partage avec ses collègues agriculteurs. Ce sont ses propres expérimentations qui le font cheminer sans cesse vers plus d’écologie dans ses champs. Il pratique une agriculture éco-logique mais pas certifiée biologique pour autant. L’agriculture qu’il pratique n’est pas un marché de niche, il préfère rester dans les filières traditionnelles de vente pour écouler ses productions sans devoir se préoccuper de la commercialisation


L’agriculture belge en route vers l’agroécologie ?

La Belgique compte environ 35.000 exploitations agricoles. Le nord du pays (la Flandres) pratique plutôt une agriculture intensive sur de plus faibles surfaces et des productions à haute valeur ajoutée. Le sud du pays (la Wallonie) a un modèle agricole intermédiaire où les terres cultivées sont plus grandes et l’élevage intensif moins présent. Même si la superficie moyenne en Wallonie est de 57 hectares par exploitation (statistiques 2017), les agriculteurs wallons « classiques » pratiquant les grandes cultures exploitent bien souvent une centaine d’hectares.

Aucune statistique n’existe sur le nombre d’agriculteurs pratiquant l’agroécologie en Wallonie. D’après Maxime Merchier, coordinateur de l’association belge Greenotec visant la promotion de l’agriculture de conservation des sols auprès des agriculteurs, l’ordre de grandeur serait de 10% pour la Belgique en général. La plupart d’entre eux le font par conviction et par volonté de remettre la connaissance de l’agronomie dans leur système et de revenir au bon sens paysan. Cette estimation engloberait une grande part des agriculteurs bio, les agriculteurs pratiquant l’agriculture de conservation des sols, des éleveurs en autonomie fourragère, les maraîchers en permaculture. Mais pourquoi une si faible part ? Le nœud du problème réside dans le système mis en place à l’échelle européenne qui inclut l’agriculture à la mondialisation. Les agriculteurs produisent à perte et ne survivent que grâce aux aides de la PAC. Ils sont dans un cercle vicieux qui les oblige à produire à bas coût. « Pendant des décennies, les agriculteurs ont été poussés vers un système agricole productiviste avec pour seul objectif, le rendement. Ce système épuise les sols, est source de pollution de l’eau, et grand consommateur d’énergie fossile. A l’opposé, l’agroécologie fait le pari sur l’avenir. Ses bénéfices sont visibles à moyen et long terme non seulement pour l’agriculteur qui la pratique mais aussi pour le milieu qui la reçoit et pour la société en général. Cette agriculture est une agriculture du vivant dont l’objectif est d’orienter et d’optimiser les services écosystémiques au profit de la production agricole. Ce changement profond du modèle agricole actuel prend du temps. La transition est d’autant plus difficile que les avantages ne sont pas visibles immédiatement. Il nécessite de la formation, un investissement éventuel dans du matériel spécifique, un changement de mentalité… et donc une certaine prise de risque pour l’agriculteur. Avec la mondialisation, les prix de vente beaucoup trop volatils n’offrent pas un terreau fertile nécessaire à cette transition » conclut Maxime Merchier.


Tout commence par le sol

Bernard Mehauden exploite une ferme de grandes cultures de taille légèrement supérieure à la moyenne que l’on pourrait qualifier de « classique » en Belgique. Il est situé sur les plateaux limoneux de Hesbaye, en région liégeoise. Cultivant les meilleures terres du pays, à proximité des plus gros centres européens de transformation de la betterave et des légumes de plein champ, rien ne le prédestinait à emprunter la voie de l’agroécologie et pourtant… Ses magnifiques parcelles, bien affinées avant le semis étaient soumises à un phénomène néfaste : celui de la « battance ». Les particules de sol se recollent après le semis et empêchent les plantules de sortir. Il cherche à y remédier. Première étape : il arrête de labourer. « J’ai arrêté définitivement de labourer, il y a quinze ans, quand j’ai compris que maintenir la matière organique en surface protégeait mon sol » explique-t-il. « Aujourd’hui, la charrue, ça me fend le coeur » ajoute-t-il définitivement convaincu.

Le professeur Olaf Schmidt le confirme : « Faire le pas de passer à des pratiques de réduction du travail du sol [NDLR : arrêter de retourner le sol en le labourant sur une profondeur de 30 centimètres] est un win-win pour les agriculteurs. Ces pratiques économisent de l’argent et en retour des populations plus larges de vers de terre aident au maintien de la structure du sol, participent au recyclage des nutriments, creusent des galeries permettant le transport de l’air, de l’eau et des nutriments. Les vers de terre sont également la nourriture de nombreuses espèces sauvages (blaireaux, hérissons, oiseaux). »

L’assolement de la ferme est composé d’une part de cultures d’hiver, le blé, d’autre part de cultures de printemps : betteraves sucrières, lin textile, pois de conserverie, chicorée pour la production d’inuline. La rotation est biennale : le blé revient tous les deux ans, entrecoupé d’une culture de printemps. Il cultive aussi sporadiquement du maïs grain qui lui offre une solution de rechange en cas de conditions météorologiques défavorables. En effet, en automne, au moment de semer les céréales, s’il pleut et que les champs sont détrempés, mieux vaut ne pas y entrer avec des engins lourds qui tassent le sol et attendre le printemps pour semer un maïs. « Cette culture est moins rentable, mais c’est mieux pour le sol. Soit on attend les bonnes conditions pour entrer dans le champ, soit on trouve une autre solution » affirme notre agriculteur, illustrant ainsi sa philosophie principale : l’adaptation.

Nourrir le sol

100 % des terres de B. Mehauden sont couvertes l’hiver. Que ce soit par une culture d’hiver ou par un couvert qui ne sera pas récolté mais qui nourrira le sol.

An illustrated infographic showing the amount of land needed to produce Roast pork with red cabbage & potato dumplings (200g pork) (3.12 metres squared of land)

Les couverts végétaux sont un des piliers majeurs de l’agroécologie. L’objectif est d’avoir d’abord un sol rempli de vie afin que celui-ci fournisse gratuitement des services à l’agriculteur qui lui permettront ensuite de diminuer ses apports extérieurs en fertilisants et pesticides. Les couverts sont multi-espèces et contiennent au moins une légumineuse afin d’augmenter la diversité des services fournis à la culture.

B. Mehauden ayant abandonné le labour pour protéger son sol et le laisser capitaliser en biodiversité microscopique d’année en année, il ne peut pas compter sur cette technique pour détruire ses couverts. Cette destruction s’avère nécessaire pour faire de la place au semis de la culture suivante. Pour ce faire, notre agriculteur compte alors sur le gel. En guise de couvert entre les cultures destinées à la vente, il ne plante que des espèces gélives qui seront naturellement détruites par le gel en hiver et ne nécessiteront ainsi pas d’herbicide pour remplacer le labour. Mais ce serait trop facile si ça se passait comme prévu. Les hivers sont de plus en plus doux et les espèces sensées mourir l’hiver ont une fâcheuse tendance à ne pas y succomber. L’agriculteur aide alors la nature à détruire ses couverts avec un déchaumeur à disques. L’hiver venu, il attend que le sol soit « portant » pour entrer dans la parcelle. Un sol portant est un sol sur lequel les machines ne vont pas s’enfoncer, tasser le sol, créer des ornières. Un sol doit rester aéré si l’on veut que les racines s’y développent au mieux, que l’eau y circule facilement et que la vie s’y développe. Quand on cherche à créer un sol vivant, on s’adapte à la météo et on attend une fenêtre favorable pour réaliser les travaux des champs. L’agriculteur n’hésite pas à régler son réveil sur trois heures du matin pour profiter d’une gelée nocturne et sortir son déchaumeur à disques. Son but est de le coucher et d’abîmer les tiges afin que la plante soit plus sensible au gel. Le glyphosate, il l’utilise le moins possible. Si des repousses de céréales ou des adventices réapparaissent à la fin de l’hiver dans le couvert détruit par le gel, alors il utilise le glyphosate à faible dose avant le semis (un litre par hectare).

Faire mieux avec moins

Depuis qu’il plante des betteraves, il a réduit de 50 % la quantité d’azote minéral épandue tout en conservant les mêmes rendements. Une partie est liée à l’amélioration des variétés qui parviennent aujourd’hui à produire plus de sucre avec moins d’azote mais la plus grosse diminution il l’a délibérément réalisée grâce aux conseils de fertilisation prodigués suite à des analyses de sol par des organismes de conseil. 

B. Mehauden a également diminué l’utilisation des produits phytosanitaires [NDLR : les pesticides]. « Je pulvérise le strict minimum de produits phytos, tout simplement parce que je n’aime pas ça » annonce-t-il avec une légère moue. Il choisit les périodes les plus adéquates pour pulvériser afin d’optimiser l’effet du produit phytosanitaire, ce qui lui permet de réduire les doses.

An illustrated infographic showing the amount of land needed to produce chicken curry with rice & vegetables (containing 75 grams of chicken) (3.61 metres squared of land)

« Je n’ai pas besoin de traiter contre les limaces car je n’en ai pas, mais je ne cultive pas de colza. Je ne traite pas non plus contre les mulots, j’en ai très peu. J’ai installé des perchoirs à rapaces : un bâton de 2 m avec une latte horizontale, à raison d’un perchoir pour deux hectares. J’y ai observé des rapaces posés ». Les rapaces sont de gros mangeurs de rongeurs. A titre d’exemple, une famille de busards en prélève entre 700 et 900 par an durant ses mois de présence sur le territoire. Leur offrir quelques postes d’observation au milieu des champs coûte peu à l’agriculteur par rapport aux dégâts qu’il peut ainsi éviter sur ses cultures.

Cette situation est encore complexifiée par le cadre législatif européen qui interdit d’épandre des fertilisants ou des produits phytosanitaires à moins de six mètres de tout cours d’eau. Pour valoriser ce qui pourrait être une contrainte, B. Mehauden s’est engagé dans la mesure agro-environnementale « bande de parcelle aménagée » pour laquelle il peut percevoir 1500 euros par hectare. Elle vise à favoriser la faune des plaines, à conserver la flore messicole, à améliorer le paysage et à lutter contre l’érosion. Avec une bande de 12 m de large et de 385 m le long du cours d’eau jouxtant sa parcelle, il protège la perdrix et le bruant proyer, oiseaux inféodés aux cultures dont les populations tendent à disparaître, en leur offrant un refuge de hautes herbes, de céréales laissées sur pied et de plantes, remplis d’insectes en été et fournissant des graines en hiver.

Curieux, B. Mehauden utilise des produits à base de plantes : « Je teste cela depuis une dizaine d’années sur le blé. Je ne suis pas convaincu à 100 % mais je suis intéressé par la démarche. Ces produits me permettent de diminuer de 75 % la dose de fongicide pour le blé ». Côté économique, le coût du produit est compensé par la diminution de fongicide. « Mon but n’est pas économique, mais d’utiliser le moins possible de fongicide qui impacte la vie du sol » ajoute B. Mehauden en toute logique.

An illustrated infographic showing the amount of land needed to produce Pasta with tomato sauce (0.46 metres squared of land)

L’été dernier, après la récolte des petits pois, B. Mehauden a semé un couvert végétal multi-espèces composé de phacélie, moutarde, tournesol, trèfle d’Alexandrie, féverole et nyger. L’automne venu, pour la première fois, il y a semé du blé en direct dans le couvert non détruit avec un semoir de semis direct prêté par Regenacterre, une association de promotion de l’agriculture de régénération des sols. « Les voisins m’ont regardé bizarrement quand ils m’ont vu semer. Mais c’est une expérience géniale que je suis prêt à recommencer. Le semis direct, c’était mon rêve depuis longtemps mais je n’avais pas le semoir adéquat. Une des difficultés est que la terre doit être très propre avant de semer le couvert précédant le blé et le couvert devra être suffisamment dense pour ne pas laisser la place aux adventices [NDLR : les mauvaises herbes] car il n’y aura pas de désherbage avant l’hiver. Les adventices, protégées par le couvert écrasé au moment du semis, reviendraient alors en force au printemps. Après le semis du blé, les moutardes se sont relevées. J’ai dû mettre deux litres de Round up par hectare pour arrêter leur croissance et éviter qu’elles ne viennent en fleur. L’idéal serait de s’en passer en utilisant un rouleau hacheur, qui détruit mieux le couvert, mais je n’en ai pas. »

Ecouter, apprendre, tester

« L’évolution doit se faire lentement mais sûrement. A l’avenir, je souhaite que mon sol soit encore plus vivant. Et donc pour cela, encore diminuer les phytos, augmenter mon taux de matière organique, diminuer le travail profond du sol. Je voudrais tester les cultures associées. De ce côté-là, il reste beaucoup de pistes à explorer. Ce serait bien que les chercheurs orientent leurs recherches vers les associations de cultures en betterave, chicorée, maïs, céréales. » Et quand on demande à B. Mehauden de nous citer ce dont il est fier sur sa ferme, il répond : « J’augmente la valeur biologique de mon sol, c’est important pour les générations futures. Je suis fier de transmettre une terre vivante et fertile ».

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