Une petite révolution agricole est en cours en Sicile, où les agriculteurs profitent du réchauffement climatique pour commercialiser de nouveaux fruits. Mais cela suffira-t-il à renverser la tendance dans le sud de l’Italie, où l’agriculture est de plus en plus confrontée à la sécheresse et aux autres effets du changement climatique ? 

« Quand j’ai commencé, personne ne croyait en moi », raconte Pietro Cuccio, une mangue parfaitement mûre à la main. Cet ancien architecte âgé de 70 ans est un pionnier : il y a plus de 20 ans, il a été le premier à avoir eu l’idée de planter des arbres fruitiers tropicaux en Sicile. Aujourd’hui, il cultive des mangues, des avocats, des litchis et des fruits de la passion au siège de son entreprise, Cupitur, à Caronia, sur la côte nord de l’île. Cupitur produit ces fruits exotiques depuis 2000. Ils poussent à l’ombre des montagnes Nebrodi qui descendent en pente raide vers la mer, et sont vendus dans toute l’Europe.   

Les principaux marchés pour ses produits sont l’Allemagne, la Suisse et le Royaume-Uni. Mais la demande pour ces fruits augmente également chez les Italiens, à tel point que l’Istat, l’institut national de statistique du pays, inclut désormais la mangue et l’avocat dans le panier de l’indice des prix à la consommation. Le prix est excellent pour les producteurs, et les possibilités de revenus sont très intéressantes. « Je vends les mangues entre 3 et 5 euros le kilo, selon la variété, la qualité et l’apparence », explique Cuccio. « Si l’on considère que le prix des citrons a atteint 20 centimes, on comprend que le prix des fruits tropicaux peut être un moteur pour une agriculture plus rentable ».  

Cuccio a vécu aux États-Unis pendant 30 ans, d’abord à Los Angeles, puis à Hawaï, où il s’est consacré à la production de mangues. Puis, au début des années 2000, il est retourné en Sicile pour cultiver le fruit qui lui avait permis de faire fortune à l’autre bout du monde. « Au début, ils pensaient que j’étais fou », dit-il à propos de ses collègues agriculteurs. « Mais aujourd’hui, je peux dire que mon intuition était juste ».  

Avocatiers à Sant’Agata di Militello, Messine, Sicile, 2022. ©FRANCESCO BELLINA

Avec l’aide d’agronomes de l’université de Palerme, il a trouvé un sol adapté et a expérimenté plusieurs variétés, en plantant différentes espèces et en étudiant leur adaptation au territoire. Finalement, il a gagné son pari : aujourd’hui, il produit 20 000 kilos de mangues, 12 000 kilos de litchis et 10 000 kilos d’avocats par an. Bien que Cuccio travaille avec un agronome de confiance et une poignée d’ouvriers affectés à la récolte, il contrôle tout lui-même. Il suit la progression des plantes, leur degré de maturation, la fertilisation et les techniques de lutte biologique. « Nous avons peu de problèmes avec les oiseaux et les parasites », note-t-il. « Comme nos fruits ne sont pas indigènes, les animaux ne les reconnaissent pas ».  

Les manguiers poussent en abondance derrière un système de filets qui les protège du vent. Les arbres ne sont pas plantés aussi près les uns des autres que dans les vergers italiens de pommiers, de poiriers et de pêchers. On les laisse pousser à distance, chacune disposant de son propre espace. Cuccio aime parler des différentes variétés et de la multiplicité des fruits qu’il cultive, de leurs périodes de maturation et de leurs caractéristiques organoleptiques. Il y a Tommy Atkins, avec sa peau violette, Keitt, avec une pulpe très sucrée et sans fibres, et Maya, très juteuse. Il y a ensuite Kensington Pride, la créature originale, celle avec laquelle l’expérience a commencé en Sicile. Dix-sept variétés différentes de mangues y sont cultivées, et l’équipe de Cupitur en teste actuellement d’autres.  

Pari gagné   

Le succès de Cuccio a ouvert la voie à d’autres, qui ont compris qu’il existait un marché potentiel et des conditions climatiques optimales. Son exploitation fait désormais l’objet de pèlerinages : des dizaines d’agriculteurs viennent le rencontrer et visiter ses champs. Ils demandent des conseils et des informations sur la manière dont ils pourraient eux aussi se lancer dans cette activité. L’exemple de Cupitur, et des dizaines d’autres entreprises agricoles qui ont suivi son exemple, est un cas emblématique d’adaptation agricole au changement climatique. Situées au cœur de la région méditerranéenne, où se manifestent le plus visiblement les effets du réchauffement climatique, la Sicile et le sud de l’Italie enregistrent chaque année de nouveaux records de température. Au cours de l’été 2021, la province de Syracuse, dans le sud-est de la Sicile, a enregistré des températures atteignant 48,8 °C, soit les plus élevées jamais enregistrées en Europe. Mais ce sont les hivers doux, avec des températures qui ne descendent jamais en dessous de zéro, qui créent les conditions idéales pour la culture de plantes tropicales.   

« Aujourd’hui, le climat est favorable », déclare Cuccio. « Les manguiers souffrent lorsque la température approche de zéro ; ils meurent si elle descend à moins quatre. Cependant, ils poussent bien au printemps et en été, lorsque le temps est ensoleillé et très chaud. Disons que les températures actuelles sont particulièrement favorables, et qu’elles le seront probablement de plus en plus ».   

Avocatier en fruits. Sant’Agata di Militello, Messine, Sicile, 2022. ©FRANCESCO BELLINA

Cuccio et les entrepreneurs qui ont suivi son exemple ont trouvé le moyen de transformer un problème en opportunité, devenant ainsi les pionniers d’un boom agricole. Depuis 2004, le nombre d’hectares consacrés à la culture des mangues et des avocats en Italie est passé de seulement 10 à 1 200, selon les estimations de Coldiretti, la principale organisation agricole italienne.  

Une baisse de la production de poires  

Cette croissance compense l’effondrement des récoltes d’autres fruits et légumes en Italie. Les sécheresses, les vagues de chaleur prolongées et la multiplication des phénomènes météorologiques extrêmes qui ont touché la péninsule et la région méditerranéenne ces dernières années ont un impact dévastateur sur la production agricole italienne.  

Selon les données de la base de données européenne sur les phénomènes météorologiques violents (ESWD), 3 468 phénomènes météorologiques extrêmes ont été recensés en Italie en 2023, soit près de 10 par jour. Les tempêtes de grêle, les pluies torrentielles et les vents soufflant à 80 km/h qui ont frappé l’Italie l’année dernière ont causé d’importants dégâts. Les tendances générales sont préoccupantes : la production de poires a connu une baisse de 75 % en 2023 par rapport à 2018 ; les hectares cultivés de kiwis, dont l’Italie est le deuxième producteur mondial après la Nouvelle-Zélande, ont diminué de 50 % au cours des 10 dernières années.   

Les prévisions à moyen terme de l’Agence européenne pour l’environnement sont tout aussi décourageantes : un rapport publié en 2019 prévoit un effondrement de la productivité des terres agricoles dans le sud de l’Europe, avec un risque de baisse de 50 % des récoltes de blé, de maïs et de betteraves. Coldiretti estime à 6 milliards d’euros les dommages causés au secteur agricole italien par le changement climatique au cours de l’année écoulée.  

Des mangues poussant dans une serre de la ferme MaruMango de Maruzza Cupane. Rocca di Capri Leone, Messine, Sicile, 2022. ©FRANCESCO BELLINA

Ces pertes peuvent-elles être compensées par la croissance de la production de fruits tropicaux ? L’Italie est-elle destinée à changer son modèle agricole et à remplacer les cultures traditionnelles, telles que les agrumes, les tomates et les céréales, par des plantations de mangues et d’avocats ?  

« Je ne parlerais pas de remplacement, mais plutôt de redécouverte d’une vocation », explique Andrea Passanisi. « C’est précisément ce que nous faisons. Nous avons introduit quelque chose de nouveau, grâce à un terrain qui nous le permet, sans renier nos traditions ».  

Voir grand  

Si Cuccio en est le pionnier, Passanisi est aujourd’hui le principal promoteur du développement de la production de fruits tropicaux en Sicile. Il y a plusieurs années, cet agriculteur originaire de Giarre, une ville située sur les pentes de l’Etna, s’est lancé dans la production d’avocats Hass, une variété très prisée dans les supermarchés dont la peau noircit à mesure que le fruit mûrit. Cet entrepreneur de 39 ans explique que l’idée lui est venue lors d’un voyage au Brésil il y a 10 ans, lorsqu’il a découvert et goûté ces fruits tropicaux luxuriants. De retour en Sicile, il demanda à son grand-père s’il pouvait mener quelques expériences sur les terres familiales, et découvrit que les avocats poussaient très bien. 

À l’intérieur de la ferme de Maruzza Cupane. Rocca di Capri Leone, Messine, Sicile, 2022. ©FRANCESCO BELLINA

Depuis lors, son entreprise, qui commercialise des avocats « zéro kilomètre », s’est développée. Aujourd’hui, Passanisi gère « Sicilia Avocado », un consortium de 43 entreprises qui cultivent des avocats, des mangues, des fruits de la passion, des litchis et des papayes sur 188 hectares de terres situées entre Giarre et Acireale. Chaque année, le consortium produit environ 1 400 tonnes de fruits tropicaux. Il travaille régulièrement avec certaines des principales chaînes de grande distribution italiennes, ainsi qu’avec des détaillants étrangers, et dispose d’une boutique en ligne qui compte 70 000 utilisateurs actifs. Passanisi s’est récemment lancé dans une nouvelle production : l’huile d’avocat, qu’il produit dans un moulin local.  

Passanisi a tiré parti du changement des conditions météorologiques dans le sud de l’Europe et affirme que le changement climatique favorise en partie la production de fruits exotiques. Mais tout ce qui brille n’est pas or. « Bien sûr, les températures sont plus élevées et les plantes ne gèlent pas. Mais nous sommes également soumis à des évènements extrêmes fréquents qui peuvent endommager les arbres ».  

La passion de l’avocat  

Si les hectares augmentent et que la production croît, c’est parce que la demande est en hausse, tant au niveau national qu’européen, voire mondial. Selon une étude réalisée par CSO Italy, un centre de recherche créé par des organisations d’agriculteurs du nord de l’Italie, les achats d’avocats ont été multipliés par huit entre 2012 et 2022 en Italie. « Au cours des cinq dernières années, le volume d’avocats achetés par les familles italiennes a plus que triplé, voire quadruplé en termes de dépenses », explique Daria Lodi, qui a dirigé l’étude.   

La grande majorité des avocats achetés en Europe proviennent d’Amérique du Sud, notamment du Pérou, du Chili et de Colombie. Mais leurs besoins importants en eau signifient que la culture des avocats a eu un effet néfaste sur les écosystèmes de ces pays. Au Chili, pays touché par une sécheresse persistante, l’impact de la culture de l’avocat sur les réserves d’eau a attiré l’attention des Nations unies. L’envoyé spécial des Nations unies pour le droit à l’eau pour la période 2014-2020, Léo Heller, a demandé au gouvernement chilien de clarifier sa position concernant la culture intensive de fruits dans la région centrale de Valparaíso, où les plantations privent les habitants d’eau potable.   

Les producteurs italiens ont développé une stratégie de communication axée sur le localisme. « De fin octobre à mai/juin, nous proposons des fruits dont l’origine est clairement identifiée, siciliens mais aussi italiens, un produit local… valorisé également par sa qualité, car les produits provenant de l’étranger restent d’excellente qualité », explique M. Passanisi.   

Mais la quantité d’avocats produits en Sicile est loin de couvrir la demande nationale. Par rapport aux 47 millions de kilos importés en Italie en 2022, la production locale se situe entre 1 et 2 millions (il n’existe pas de chiffres officiels, uniquement des estimations réalisées par les opérateurs du secteur).   

Un avenir incertain  

« Je continue de tabler sur sept à huit années de croissance de la production, soutenue par des prix favorables et la demande du marché », poursuit M. Passanisi. « Mais il y a une limite : l’avocat ne peut être cultivé que dans des zones appropriées, où l’on trouve un certain type de sol et de l’eau en abondance, comme celle des pentes de l’Etna où nous nous trouvons ».  

Culture du café en Sicile. Palerme, Sicile, 2022. ©FRANCESCO BELLINA

Parallèlement, d’autres régions du sud de l’Italie, de la Calabre aux Pouilles, se lancent dans la production d’avocats. D’autres types de cultures tropicales font actuellement l’objet d’expérimentations. Palerme, par exemple, teste actuellement la production de bananes et de café.    

Il n’existe aucune certitude que ces autres produits s’imposeront, ni que les pentes de l’Etna et d’autres régions seront en mesure de produire continuellement des rendements élevés d’avocats et d’autres fruits tropicaux. Mais si les tendances climatiques se maintiennent, cette région productrice d’agrumes pourrait, dans un avenir proche ou lointain, devenir une région productrice de bananes, de mangues et d’autres fruits autrefois exotiques.  

This translation was commissioned thanks to the support of the Heinrich-Böll-Stiftung.