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Democracy

Le rôle des fondations politiques dans la réinvention de la démocratie française

Les partis politiques sont-ils encore capables d’intégrer le long terme dans leurs réflexions stratégiques ? Cette question cruciale pour les écologistes se pose avec une acuité particulière en France.

Produire  des idées dans les partis: une fonction alibi?

Avancer  des idées, proposer, débattre. A l’heure des difficultés économiques et de la fin proclamée des idéologies, les partis politiques ont du mal à exercer cette fonction de manière convaincante. Ils sont d’abord des machines électorales professionnalisées.  Dans ces conditions, élaborer des idées, diffuser un projet, animer  l’espace public est à la fois nécessaire (sinon le pouvoir serait par trop nu) et secondaire. Les experts écrivent donc  des notes, les groupes de travail se réunissent, les personnalités sont auditionnées, les propositions débattues, certaines font même l’objet de plans de communication. Mais ces figures imposées n’ont guère de prise sur la réalité de la vie partidaire. L’essentiel est ailleurs: dans le jeu des courants et des personnes, les petites phrases, l’art de rétorquer et la communication autour de ce ping-pong, dans les institutions lorsqu’un parti est au pouvoir, ou au sein des réseaux d’influence.

C’est finalement lors des campagnes que la production des idées se réanime, lorsque les partis se mettent en ordre de bataille derrière des candidats, et que la personnalisation s’opère. Dans ces temps de conquête ou de conservation des territoires électoraux, l’exercice de proposer et de débattre reste important.  La présidentialisation de la Ve République française avec le quinquennat a accentué cette personnalisation des contenus politiques. Au point d’ailleurs que la production d’idées dépende  de l’arbitrage des seuls chefs des batailles électorales. Candidats à l’élection présidentielle bien sûr, mais aussi têtes de listes pour les élections régionales ou européennes. L’un(e) a les idées, les autres les reprennent. Et le parti se plie au désir du candidat. Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal l’ont nettement démontré en 2007. En 2012, François Hollande a affirmé d’emblée ne pas se sentir lié par le contenu de l’accord programmatique entre socialistes et écologistes, qui représentait plusieurs mois de travail commun sur les questions institutionnelles, économiques, sociales, énergétiques, internationales. Lors des élections législatives de 2012, la plupart des candidats socialistes ont repris texto les 60 propositions de François Hollande; s’en écarter c’était prendre le risque de s’affaiblir.

L’organisation même de la vie des partis politiques est  difficilement compatible avec un travail intellectuel. Ultra-réactivité à l’actualité, guerre des chefs et des sous-chefs, présence vibrionnante sur le terrain, l’exercice politique est marqué par la personnalisation, l’obligation de la vitesse et l’empirisme. Les  commissions thématiques des partis qui traitent des grands sujets du débat public selon des catégories classiques (social, économie, international, développement durable, culture..) travaillent sans recoupement avec les responsables électoraux. Les débat de fond au moment des réunions hebdomadaires des différentes instances décisionnelles sont rares et se bornent trop souvent à des interventions de positionnement ou de courant. Dans ces conditions produire des “idées qui font leur chemin”  relève du défi.

Dans ce contexte, si la bipolarisation de la vie politique autour du Parti socialiste et de l’UMP est bien réelle, ce sont le système institutionnel et le mode de scrutin majoritaire qui l’expliquent, et non la confrontation des projets. Le paradoxe est que ce sont plutôt des partis ayant peu accès aux institutions comme les écologistes, le Modem ou le Front national qui mettent en valeur des idées et des propositions programmatiques. Ceux-là se sont davantage entendre d’ailleurs à l’occasion d’échéances électorales différentes comme les élections européennes qui se déroulent à la proportionnelle. Mais l’atomisation créée par l’effet d’aubaine du financement public peut dans ce cas rendre difficile de dégager les vrais clivages. Ainsi pour les élections européennes de mai 2014 il n’y a pas moins de 31 listes en présence dans la région Ile de France ; plusieurs se réclament de l’écologie, toutes de l’Europe mais d’une Europe bien indéfinie…

 

Faut-il externaliser la production d’idées des partis?

Toutes les grandes familles politiques possèdent en France une fondation chargée d’assurer la réflexion et la diffusion d’idées. Celles-ci sont au nombre de 6: la fondation Jean Jaurès pour les socialistes, la Fondapol pour l’UMP,  la Fondation Gabriel Péri liée au parti communiste, la fondation Robert Schuman spécialisée sur les questions européennes pour les centristes, la fondation Res publica de Jean-Pierre Chevènement, et depuis quelques mois, la Fondation de l’écologie politique pour les Verts; le Front national a également marqué sa volonté de créer une fondation et dispose d’une structure de réflexion baptisée Idées Nation. Indépendantes des partis pour leurs travaux, le statut et le rôle de ces fondations est aujourd’hui en redéfinition. Elles doivent trouver la juste distance par rapport à l’exercice politique au quotidien, diffuser des idées dans une société lassée des promesses mais en quête de vision, et organiser leur dimension européenne et internationale. Face au besoin de débat et de confrontation d’idées qui s’exprime dans la société, les fondations françaises doivent encore faire leurs preuves, et sortir du cercle des initiés. Faut-il importer le modèle allemand où les fondations politiques sont puissantes, bénéficient de moyens importants votés par le Parlement, et portent des propositions relayées par les médias? C’est en tous cas une piste.

A côté de ces fondations politiques existent de nombreux think tanks qui, sous un statut associatif, assument un positionnement politique: Terra Nova identifié comme socialiste, l’Institut Montaigne d’orientation libérale…La Fondation Nicolas Hulot apolitique porte les grandes thématiques de l’écologie.  L’absence de lien institutionnel avec les partis  leur permet d’animer le débat public dans des conditions moins contraignantes et d’être parfois plus audacieuses. Le foisonnement des think tanks depuis quelques années, sans qu’un statut particulier ou même une définition commune de leur rôle aient été élaborés suscite néanmoins des interrogations. La méthodologie de leurs travaux, leur lien avec certains réseaux d’influence, la question des conflits d’intérêt sont autant de sujets sur lesquels il conviendrait d’imposer au minimum des règles de publicité.

Enfin on doit s’interroger sur les conséquences de cette externalisation. Que les partis politiques s’en remettent à des structures extérieures pour leur production d’idées c’est implicitement accepter la professionnalisation de la politique et ne pas s’interroger sur les limites démocratiques de ce système. Comment ré-intéresser les citoyens à la politique si leurs élus se désintéressent des grands débats de société et perdent pied face à la complexité? La question d’une réconciliation entre l’incarnation par les personnes et le portage du projet est à traiter d’urgence pour se donner une perspective de sortie de la crise démocratique.

 

Bonnes ou mauvaises idées politiques: ne faut-il pas changer de logiciel?

Avec la mondialisation, la crise des finances publiques, les défis écologiques et le décalage apparemment inéluctable entre les promesses de campagne et  la gestion, avancer des idées en politique est devenu difficile. Il y a une forme d’inhibition lorsqu’il s’agit de proposer. Mise en œuvre, coût, inscription dans le temps sont autant de conditions obligatoires, et de chemins labyrinthiques. Comme si la production d’idées politiques était aujourd’hui dans une impasse.

Mais n’est-ce pas que les partis politiques continuent à raisonner sur des schémas du monde dépassés? Ils restent dans l’épure d’un modèle productiviste qui peine à intégrer les mécanismes de la mondialisation, ne fait pas de place aux questions de l’épuisement des ressources et à la nature, et ne permet pas de donner aux échéances de long terme la profondeur et l’ampleur nécessaire. La meilleure illustration de ces contradictions est sans doute le débat sur la transition énergétique lancé à l’automne 2012.  L’exercice qui devait être stimulant, stratégique et déboucher sur une vraie loi de programmation a été victime de ses impensés: impensé autour de la gestion du long terme,  interrogations autour de la représentativité (ONG, syndicats, et patronat comment pondérer et trancher?), question des moyens, articulation avec les questions de l’emploi et les sujets sociaux. Et absence de vrai débat sur la composition concrète du mix énergétique à l’horizon 2025/2030. Où placer le curseur sur le nucléaire, quelles centrales fermer (ou pas), quelles énergies alternatives privilégier ? L’accumulation des données et des points de vue n’a pas dégagé de lignes claires, faute d’un vrai portage politique.

Il n’est plus possible de procéder par juxtaposition entre l’ancien monde et de nouvelles thématiques. C’est une nouvelle pensée politique qu’il convient d’élaborer. Et cette perspective  appelle de la part des partis politiques un aggiornamento. Donner à la production des idées une place importante dans la hiérarchie de leurs priorités d’abord, mais surtout comprendre que l’essentiel est que ces idées fassent système pour porter une vision et un projet. Sans cette détermination, les citoyens, déjà perplexes face à l’absence de cohérence des projets politiques, ne pourront que se détourner davantage de l’exercice démocratique. Le résultat des élections européennes du 25 mai a cruellement illustré ce constat. La victoire du Front national est nette et repose à la fois sur sa capacité à avoir fait entendre son projet autour de lignes simples – oui à la France, non à cette ‘Europe la- mais aussi à la récupération des idées portées par d’autres – y compris EELV sur le traité transatlantique- qui n’ont pas suffisamment pense l’alchimie entre le projet et son incarnation. Il ne s’agit pas de rendre grâce au mythe de l’homme providentiel mais de s’interroger comme l’avait fait très justement Jean Claude Monod il y a quelques mois sur les conditions de l’émergence d’un leadership en démocratie. Leadership intellectuel et leadership de personnes sont étroitement mêlés.

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