Contrairement à la gauche, connue pour sa fragmentation, les partis et les dirigeants d’extrême droite européens parviennent à donner une image d’unité : ils se réjouissent des succès des uns et des autres, partagent un mépris pour les minorités et les « élites » et emploient une rhétorique tirée du même manuel. Mais sous cette unité superficielle se cachent différentes forces sociales et différents programmes qui reflètent des intérêts économiques divergents.

Depuis environ une dizaine d’années, la montée constante du populisme d’extrême droite est une caractéristique déterminante de la politique en Europe (et au-delà). Les partis d’extrême droite ont aujourd’hui une forte représentation parlementaire dans la plupart des pays européens, et font même partie du gouvernement en Croatie, en Finlande, en Hongrie, en Italie, aux Pays-Bas, en Serbie, en Slovaquie et en Suisse. Lorsqu’ils sont (encore) dans l’opposition, ils façonnent le programme des partis traditionnels et le débat public au sens large.

Cette année, les populistes d’extrême droite ont également remporté des victoires électorales majeures en Autriche, en Allemagne et en France. De plus, cette famille politique a obtenu l’un de ses meilleurs résultats jamais enregistrés lors des élections du Parlement européen en juin dernier, remportant près d’un quart de tous les sièges. De l’autre côté de la Manche, le parti Reform UK de Nigel Farage a remporté plus de quatre millions de voix lors des élections générales de juillet.

Tous ces partis partagent certaines caractéristiques fondamentales. Leur identité repose sur une dichotomie manichéenne entre « le peuple pur » et « l’élite corrompue », le premier étant souvent défini en termes nativistes, à l’exclusion des groupes mar-ginalisés tels que les immigrés ou les musulmans. En effet, l’« élite », avec sa politique prétendument « pro-immigration », est accusée d’éroder la culture nationale et le niveau de vie des gens « ordinaires » (natifs). Le succès électoral de ces discours s’explique par l’insécurité économique croissante et la méfiance populaire à l’égard des acteurs politiques traditionnels. Le chômage, en particulier, a été un facteur déterminant du vote « populiste », même s’il convient de se garder de surestimer le niveau de soutien dont bénéficient les populistes d’extrême droite parmi la classe ouvrière ou les personnes dites « laissées pour compte ».

En ce qui concerne le programme économique de cette famille politique, cependant, la situation est nettement plus compliquée. En réalité, son programme est moins cohérent que celui de n’importe quel autre grand parti. Alors que certains partis d’extrême droite, tels que Vox en Espagne ou Chega au Portugal, affichent une position ouvertement hostile à l’aide sociale, d’autres, comme le Parti libéral autrichien (FPÖ) ou les Démocrates suédois, prônent ce qu’on a appelé le « chauvinisme social », c’est-à-dire le soutien à l’État-providence, mais uniquement pour la population « native ». Ces partis sont également divisés sur la question cruciale de l’interventionnisme étatique, certains, comme le Fidesz hongrois, prônant des politiques protectionnistes, et d’autres, comme l’Alternative für Deutschland (AfD) allemande, défendant un capitalisme de libre marché effréné.

De plus, sur le plan géopolitique, les partis d’extrême droite ont adopté des positions contrastées sur la guerre en Ukraine et sur les relations de leur pays avec l’OTAN, voire avec l’UE.

Cette divergence en matière de politique a un effet sur la cohésion transnationale de l’extrême droite populiste, qui est actuellement divisée en trois groupes différents au sein du Parlement européen : Patriotes pour l’Europe (le troisième groupe politique en importance dans la législature actuelle), Conservateurs et réformistes européens, et Europe des nations souveraines (en revanche, la gauche radicale, connue pour sa fragmentation, s’est, à quelques exceptions près, ralliée autour du groupe La Gauche). Ainsi, malgré la mise en réseau transnationale largement médiatisée de l’extrême droite ces dernières années, cela se traduit rarement par une coordination en matière d’élaboration des politiques au niveau de l’UE.

L’unité apparente de l’extrême droite est plutôt superficielle et pourrait en réalité masquer des clivages plus profonds entre ces partis. Bien qu’ils convergent sur leur programme « culturel » anti-immigration et anti-gauche, ils sont divisés par des visions très différentes du type d’économie qu’ils souhaitent pour leur pays. En d’autres termes, les partis d’extrême droite forment une famille politique davantage unie par ce à quoi ils s’opposent que par ce qu’ils proposent. Pour comprendre ces clivages, nous devons prêter davantage attention aux forces sociales que ces partis représentent. Cela signifie qu’il faut aller au-delà de l’analyse étroite du comportement électoral pour examiner les fractions de la classe capitaliste qui ont contribué à la montée du populisme d’extrême droite et qui cherchent à en tirer profit.

Capital et fascisme

Il existe une multitude de preuves historiques démontrant l’existence d’un lien étroit entre les grandes entreprises et les partis fascistes, en particulier en Italie et en Allemagne. Bien qu’ils aient initialement été des instruments politiques de la petite bourgeoisie, vulnérables aux turbulences économiques de l’entre-deux-guerres, ils ont finalement obtenu le soutien financier et politique des sections dominantes des classes dirigeantes. Pour ces dernières, le fascisme offrait l’occasion d’écraser les organisations de masse de la classe ouvrière et de subordonner les fractions concurrentes de la classe capitaliste.

Comme l’a fait valoir avec force le sociologue politique marxiste Nicos Poulantzas dans son ouvrage classique Fascism and Dictatorship (Fascisme et dictature), c’est la fraction du capital financier et industriel qui, tant en Italie qu’en Allemagne, a vu dans le fascisme l’étape finale de l’achèvement et de la consolidation de sa position hégémonique. La politique économique mise en œuvre par les régimes fascistes allait dans ce sens, les salaires réels en Allemagne nazie ayant chuté d’environ 25 % entre 1933 et 1938, tandis que les investissements et les profits des entreprises augmentaient de manière exponentielle. La situation actuelle présente certaines similitudes importantes. Il est vrai que la classe capitaliste est relativement unie lorsqu’il s’agit de défendre ses intérêts par rapport aux autres classes sociales, comme l’a clairement montré la gestion de la crise financière mondiale axée sur l’austérité tout au long des années 2010. Mais les décennies de néolibéralisme ont également créé des « gagnants » et des « perdants » parmi les capitalistes euxmêmes : si le premier groupe comprend le capital transnational, les grandes entreprises et le capital financier, le second comprend le capital national (en particulier dans les petites économies), les petites et moyennes entreprises et le capital industriel.

Dans l’arène politique, les « gagnants » ont été représentés de manière plus ou moins fiable par les partis traditionnels du centre néolibéral (et, au niveau international, par des institutions telles que le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale). En revanche, les sections « laissées pour compte » de la classe capitaliste se sont senties de plus en plus aliénées par un cadre politique qui ne fonctionne pas nécessairement aussi bien pour elles. Elles ont donc cherché d’autres instruments politiques pour promouvoir des politiques alternatives susceptibles d’y parvenir. C’est là qu’interviennent les partis populistes d’extrême droite.

Les élites font de la politique

Alors que la plupart des travaux universitaires en sciences politiques se sont concentrés sur le discours ou les électeurs des partis populistes de droite, les économistes politiques critiques ont réussi à mieux comprendre le lien entre les élites économiques et ces partis. Une grande partie de leurs recherches a porté sur les régimes populistes de droite, anciens ou actuels, d’Europe centrale et orientale, qui ont largement agi au nom des classes capitalistes nationales marginalisées à la suite de l’intégration de leurs pays dans les marchés internationaux. Bien entendu, les

chercheurs n’ont pas identifié de relation linéaire et exclusive entre ces acteurs et les gouvernements d’extrême droite, car les régimes ne peuvent accéder au pouvoir et le conserver qu’en s’appuyant sur un bloc social plus large, composé de différentes classes et fractions de classes ayant leurs intérêts et leurs revendications spécifiques. Pourtant, une classe, et en particulier une fraction de cette classe, est toujours dominante dans ce genre de coalitions.

Pour citer le cas le mieux documenté, le bloc au pouvoir de Viktor Orbán en Hongrie a dû répondre à un large éventail d’intérêts, allant de l’industrie automobile allemande, qui contribue largement à l’économie hongroise axée sur les exportations, au capital chinois qui cherche à s’implanter dans la région. La coalition gouvernementale hongroise fait également appel à la classe ouvrière de la « Rust Belt » et à la classe moyenne rurale qui constituent l’essentiel de l’électorat d’Orbán. Cependant, les principaux bénéficiaires de ce bloc, au pouvoir depuis maintenant une quinzaine d’années, ont été certaines fractions de la classe dirigeante hongroise, en particulier le secteur bancaire et le secteur de la construction, qui ont directement profité des politiques protectionnistes d’Orbán (notamment un niveau limité de nationalisation).

Des tendances globalement similaires ont été observées en Pologne et en Turquie, pays périphériques ou semi-périphériques de l’économie capitaliste mondiale, où les capitalistes nationaux se sont sentis étouffés et affaiblis par une mondialisation néolibérale qui a longtemps favorisé les multinationales et les institutions financières occidentales. Comme Samuel Rogers l’affirme si bien dans son dernier ouvrage, The Political Economy of Hungarian Authoritarian Populism (L’économie politique du populisme autoritaire hongrois), il s’agit de « capitalistes sans le type de capital adéquat », qui possèdent peutêtre des richesses, mais n’ont pas d’influence significative sur l’élaboration des politiques. Ces bourgeoisies nationales émergentes suivent le même chemin vers le pouvoir économique et politique que leurs homologues des sociétés capitalistes occidentales plus anciennes ont emprunté à travers les révolutions libérales des XVIIIe et XIXe siècles, qui ont consolidé la transition du féodalisme au capitalisme.

Mais ce qui est vrai pour les pays (semi-) périphériques ne s’applique pas nécessairement aux sociétés occidentales d’aujourd’hui. Nous en savons beaucoup moins sur le caractère de classe des forces populistes d’extrême droite au « cœur » du capitalisme européen. Cela s’explique en partie par l’expérience inexistante ou limitée de ces partis au sein des gouvernements d’Europe occidentale. En Italie cependant, le gouvernement de droite dirigé par Giorgia Meloni est au pouvoir depuis plus de deux ans, mais il faudra encore attendre pour disposer d’une analyse complète de son économie politique et de sa sociologie politique.

Le choc entre le capital national et le capital mondial

Malgré ces lacunes empiriques, il existe suffisamment de preuves pour suggérer que les populistes d’extrême droite en Europe occidentale agissent peut-être au nom de coalitions interclasses différentes de celles qui existent en Europe centrale et orientale. Dans Alt-Finance, un ouvrage éclairant sur les élites économiques qui ont soutenu le Brexit, Marlène Benquet et Théo Bourgeron affirment que le référendum de 2016 et ses conséquences reflétaient un conflit interne plus profond entre deux fractions distinctes du capital financier en Grande-Bretagne, un pays où le capital financier a été plus hégémonique que peut-être nulle part ailleurs en Europe.

D’une part, la « finance de la première vague », composée des grandes banques, des compagnies d’assurance et des fonds de pension, a massivement soutenu le maintien dans l’UE, car le marché unique européen lui avait largement profité. D’autre part, la « finance de deuxième vague », composée des fonds spéculatifs, des fonds de capitalinvestissement et des fonds immobiliers, a vigoureusement soutenu le Brexit, dépensant plus que le camp adverse en dons pendant la campagne précédant le référendum. Cette fraction « alternative » du capital financier, qui se concentre sur les transactions de gré à gré et prospère grâce à la déréglementation et à l’instabilité économique, s’est sentie visée par certaines des réglementations financières introduites par l’UE en réponse à la crise de 2007-2008.

Un examen plus approfondi des élites du parti et des principaux donateurs de Reform UK (le principal successeur politique du camp du Brexit dur) révèle des liens étroits avec cette fraction du capital financier (notamment l’industrie des combustibles fossiles et surtout les fonds spéculatifs), ce qui se reflète dans la virulente opposition du parti aux politiques de neutralité carbone. Ainsi, contrairement au capital national qui domine les blocs populistes de droite en Europe centrale et orientale, les fractions de capital qui semblent animer leur homologue britannique sont profondément transnationales, avec des liens particulièrement forts avec le capital américain.

La composition sociale de l’extrême droite populiste peut ainsi varier d’un pays à l’autre. En Allemagne par exemple, l’AfD est dirigée par un ancien banquier de Goldman Sachs et propriétaire d’une entreprise de construction. En Italie, le cofondateur de Frères d’Italie et actuel ministre de la Défense Guido Crosetto est l’ancien lobbyiste en chef de l’industrie nationale de l’armement (ce qui pourrait contribuer à expliquer le soutien indéfectible du gouvernement Meloni à l’armement de l’Ukraine, malgré les liens largement documentés de la droite italienne avec la Russie de Poutine).

De l’autre côté des Alpes, le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen courtise depuis quelques années les grandes entreprises nationales, leur promettant une préférence dans les marchés publics. En Suisse, en revanche, plus de la moitié des élus appartenant au Parti populaire suisse, un parti nationalconservateur, lors des élections fédérales de 2015 qui ont porté ce parti au pouvoir, étaient dirigeants ou propriétaires de petites et moyennes entreprises.

Pour qui se bat l’extrême droite ?

Pour cartographier les configurations hétérogènes des classes sociales qui sont à l’origine de la montée du populisme d’extrême droite dans chaque pays, il faudrait d’une part mener une enquête empirique systématique sur les origines sociales des élites des partis. Le lien de causalité entre la classe sociale des politiciens et leurs décisions politiques n’est pas seulement une projection marxiste, mais a été largement documenté par des conclusions solides dans la littérature universitaire plus récente. D’autre part, nous devons également accorder une attention particulière aux donateurs politiques, qui ne sont peut-être pas aussi généreux que dans la politique américaine, mais qui jouent un rôle de plus en plus influent dans des pays tels que le Royaume-Uni.

Plus important encore, nous devons mieux comprendre quelles politiques économiques les populistes d’extrême droite mettent en œuvre dans la pratique lorsqu’ils accèdent au pouvoir ou même lorsqu’ils occupent une place importante au Parlement. Des recherches récentes ont montré que les membres d’extrême droite du précédent Parlement européen (2019-2024) peuvent avoir certains arguments de gauche, mais votent largement à droite sur les questions socio-économiques. De même, en France, les députés du RN ont systématiquement voté contre les intérêts des « gens ordinaires » qu’ils prétendent défendre, s’opposant au gel des loyers, à la gratuité des repas scolaires et à l’augmentation des impôts sur les revenus supérieurs à 3 millions d’euros. Néanmoins, les données empiriques systématiques transnationales sur le comportement législatif des partis populistes de droite restent actuellement rares. L’approche axée sur les programmes électoraux prévalant encore parmi les politologues, nous devons aller au-delà des discours de ces partis et nous intéresser davantage à leurs actions.

Mais pourquoi devrions-nous nous soucier de tout cela ? Tout d’abord, si les partis d’extrême droite représentent effectivement certaines factions de « l’élite », cela soulève de grandes interrogations quant à leur affirmationclé selon laquelle ils seraient du côté du « peuple » et contre « l’élite ». En réalité, les entrepreneurs populistes de droite semblent être une illustration extrême de la tendance plus générale des élites contemporaines qui tentent de minimiser leur élitisme dans un contexte d’inégalités économiques croissantes. Cependant, dans ce cas, nous pouvons être confrontés à une classe élitiste qui tente de se présenter comme ordinaire, non seulement à des fins symboliques ou pour maintenir sa légitimité morale face à la colère populaire, mais également pour gagner du capital politique face aux élites concurrentes. Comme le montrent les résultats électoraux de nombreux partis populistes d’extrême droite, ceux-ci y parviennent plutôt efficacement.

Enfin, un tournant matérialiste dans l’étude du populisme d’extrême droite nous aiderait également à mieux comprendre pourquoi la plupart de ces partis parlent autant de « questions culturelles » comme l’immigration plutôt que de l’économie. Bien sûr, cela ne veut pas dire que les populistes d’extrême droite ne sont pas véritablement opposés à l’immigration et aux droits des minorités dans le cadre d’une vision réactionnaire du monde qui considère ces groupes comme des menaces existentielles pour la « culture nationale » ; après tout, les motivations idéologiques ne se résument pas entièrement à des intérêts matériels. Mais peut-être ces partis adoptent-ils délibérément une position discrète sur les questions économiques si leur programme vise à promouvoir des intérêts commerciaux spécifiques dans leur quête de statut hégémonique. Le fait de cartographier ces intérêts nous permettrait également de mieux comprendre la rivalité intra-capitaliste qui s’est intensifiée ces dernières années, au sein des différents pays et régions ainsi qu’entre eux, et qui sous-tend certains des principaux défis politiques et géopolitiques de notre époque.

This translation was commissioned thanks to the support of the Heinrich-Böll-Stiftung.