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Dans cet entretien, Andreas Malm, professeur d’écologie humaine, pousse un cran plus loin sa réflexion sur le capitalisme fossile et établit un lien direct entre la forte poussée des Verts observée récemment dans certains pays européens et les victoires électorales des forces populistes d’extrême droite. Selon lui, les Verts doivent se saisir de cette opportunité pour donner priorité à leur lutte pour la justice climatique aux côtés des mouvements de rue.

Dans son célèbre ouvrage Fossil Capital (Verso, 2016), Andreas Malm a proposé une analyse du changement climatique mettant en relation la réalité des économies basées sur les énergies fossiles avec la structure et l’idéologie du capitalisme. Selon cet argumentaire, si la machine à vapeur a eu les faveurs de l’Angleterre du XIXe siècle, c’est avant tout parce que ce choix permettait un meilleur contrôle sur la main-d’œuvre que les moulins à eau, jusqu’alors plus répandus. Malm démontre comment, depuis cette époque, le triomphe des moteurs alimentés au charbon a entravé la diffusion des énergies renouvelables. Remettant en cause le concept d’ « Anthropocène », parce qu’il questionne l’humanité dans son ensemble, il souligne la puissance destructrice de la production capitaliste des produits de base, alimentée par les intérêts d’une minorité de financiers et d’industriels. Ses travaux ont été acclamés par des figures telles que Naomi Klein et ont inspiré des mouvements pour la défense climatique tels que Ende Gelände, en Allemagne.

Green European Journal : Quels sont les enseignements les plus importants de Fossil Capital ?

Andreas Malm : Je dois reconnaître qu’il y a une certaine marge entre l’analyse historique que je développe dans mon livre et les orientations stratégiques du mouvement pour le climat comme des décideurs politiques. Fossil Capital étudie un moment historique, celui où les capitalistes britanniques ont tourné le dos à l’énergie hydraulique pour embrasser la machine à vapeur. Dans la mesure où c’est le processus historique qui retenait mon attention, le livre est consacré dans sa quasi-totalité à la demande : il observe les fabricants qui demandaient du charbon plutôt que les acteurs qui le leurs fournissaient. Aujourd’hui, pour d’excellentes raisons, le mouvement pour le climat se concentre sur l’offre : il cible le capital qui profite de la production de combustibles fossiles, et il a également commencé à cibler le capital fossile au sens large – lors de récentes mobilisations contre l’industrie automobile, par exemple.

Je m’efforce de contrebalancer quelque peu ce manque d’attention sur l’offre dans mes travaux plus récents (tels que celui réalisé avec le Zetkin Collective, un collectif regroupant des spécialistes, des militants et des étudiants de l’université de Lund qui travaillent sur les positions écologiques de l’extrême droite), en essayant de comprendre le « capitalisme fossile primitif » – une expression par laquelle je désigne l’industrie des combustibles fossiles : les fournisseurs de charbon, de pétrole et de gaz. Comme on peut l’observer en Pologne, en Norvège, au Brésil, aux États-Unis et dans beaucoup d’autres pays, les liens existant entre ces industries et les forces d’extrême droite sont très étroits.

Quel rôle jouent les combustibles fossiles dans la pensée d’extrême droite ?

En tant qu’historien et passionné d’histoire, je suis obsédé par la façon dont les fascistes classiques pensaient les combustibles fossiles et leurs technologies. Je vous remets en mémoire les cas les plus célèbres, comme celui du poète futuriste italien Filippo Tommaso Marinetti, qui était un des principaux idéologues du fascisme italien et une source d’inspiration majeure de Benito Mussolini. Ses œuvres faisaient l’apologie de la voiture, de l’avion et du moteur à combustion. Il était obsédé par la vitesse et la combustion de matières. On observe d’ailleurs dans ses œuvres des similarités avec la pensée de proto-fascistes allemands, par exemple celles d’Ernst Jünger.

En Italie, en Allemagne et dans beaucoup d’autres pays, les forces d’extrême droite se positionnent comme les troupes de choc du capital fossile.

Les gouvernements de l’Italie fasciste comme de l’Allemagne nazie étaient extrêmement favorables à ces technologies et ont été le moteur de percées techniques de premier plan. Par exemple, les premières autoroutes réservées exclusivement aux automobiles ont vu le jour en Italie, dès les premiers jours du régime mussolinien. A l’origine, l’autoroute ou la voie express – une route réservées aux voitures – est un concept fasciste. Lorsque le parti nazi s’est emparé du pouvoir, l’une de ses premières décisions a été de supprimer toutes les limitations de vitesse sur les autoroutes. Aucun de ces deux pays obsédés par les combustibles fossiles – ni l’Italie, ni l’Allemagne donc –ne possédait pourtant la moindre réserve pétrolière, un élément qui ne fut pas sans influer profondément sur leur pensée géostratégique.

Dans quelle mesure connaît-on cet aspect du fascisme ?

Les deux régimes ont été étudiés en long et en large, mais ce n’est qu’aujourd’hui, en cette période de crise climatique, que leur dimension fossile devient visible. Quand ils réfléchissent à la relation entre le nazisme et l’écologie, les gens pensent d’emblée au sang et au sol, au romantisme et à l’agenda « national », parce que ce sont ces aspects-là qui ont été mis en lumière. Du point de vue écologique, il est cependant beaucoup plus pertinent d’observer la pulsion des gouvernements fascistes qui les a poussés à développer le plus vite possible les technologies et les infrastructures fondées sur les combustibles fossiles.

Avoir connaissance de ce fait prend toute son importance lorsqu’on observe les actions de l’extrême droite d’aujourd’hui. En Italie, en Allemagne et dans beaucoup d’autres pays, les forces d’extrême droite se positionnent en troupes de choc du capital fossile et sont celles qui se battent avec le plus d’agressivité pour le maintien du statu quo économique et politique. 

Nombre de conservateurs et de populistes d’extrême droite soutiennent que la préoccupation pour l’environnement est une valeur conservatrice, et qu’ils sont par conséquent les mieux placés pour la défendre. Cette affirmation est-elle compatible avec leurs positions concernant les combustibles fossiles ?

L’extrême droite a toujours été douée pour l’incohérence. Hitler et certains autres nazis pouvaient dire un jour qu’ils soutenaient sans réserves les travailleurs allemands et annoncer le lendemain qu’ils allaient briser les syndicats et rétablir la discipline sur les lieux de travail. Les messages contradictoires ont toujours fait partie intégrante du pouvoir d’attraction de l’extrême droite, ce qui leur permet au passage de réunir des groupes disparates autour d’un projet nationaliste. Par définition, le nationalisme est un projet politique qui cherche à transcender certaines réalités, comme les divisions de classes. Pour rapprocher des personnes issues de classes différentes, vous devez affirmer des choses contraires, ce qui fait qu’il est très difficile de tenir toutes vos promesses.

Est-ce encore le cas aujourd’hui ?

Oui mais, s’agissant de l’environnement, l’extrême droite actuelle en Europe et ailleurs soutient l’extraction maximale des ressources, ainsi qu’une production et une consommation maximale de combustibles fossiles. Telle est leur ligne générale. Que ce soit sous la présidence de Jair Bolsonaro au Brésil ou sous l’administration de Donald Trump aux États-Unis, c’est même la seule ligne qui vaille.

Bien entendu, il y a aussi un courant nationaliste vert minoritaire, qui s’appuie sur des partis, des militants et un groupe de défenseurs de l’environnement qualifiés, et ceux-là admettent la crise écologique et son ampleur. Ils affirment qu’ils voient le climat se dérégler et que la solution réside dans un mixte d’éléments tels que l’amour de la patrie, conservateur de la nature, la fermeture des frontières et une réorientation vers l’autarcie nationale. Telle est la position qui est devenue hégémonique au sein de l’extrême droite française, par exemple.

Même s’il existe des raisons fondées de se montrer optimiste, la ténacité du déni ne doit pas être sous-estimée. Beaucoup de gens voudraient que cette crise n’existe pas.

Il faut remarquer que, jusqu’à présent, ce type de nationalisme vert n’a jamais généré de quelconques prolongements effectifs, au plan politique, de nature à prendre la crise climatique à la racine. Prenons le cas de l’Allemagne : un parti qui prend au sérieux le changement climatique devrait proposer la fermeture immédiate des mines et le démantèlement pour ainsi dire total de l’industrie automobile. Je n’ai jamais vu le moindre nationaliste allemand qui, même hypothétiquement, se montrerait capable de formuler un tel positionnement politique, parce que cette posture le contraindrait à une lutte frontale avec divers intérêts capitalistes de premier plan. Il serait aussi très difficile de vendre ce point de vue à ses électeurs, qui sont généralement des personnes très attachées à leurs voitures et qui soutiennent les mineurs. [pour plus d’informations à ce sujet : AfD and the carbon divide]. Pour toutes ces raisons, il est particulièrement difficile pour le parti d’extrême droite allemand (AfD) de quitter les eaux du déni climatique – même si certaines voix en son sein s’expriment en ce sens.

Par ailleurs, même si l’AfD devait un jour ou l’autre se détourner du déni climatique et basculer vers un nationalisme vert – une réorientation qui correspondrait dans une certaine mesure aux positions de la faction de Björn Höcke –, il ne faudrait pas s’attendre pour autant à des mesures capables  d’atténuer effectivement la crise climatique. Cette variété du nationalisme vert impute le plus souvent la crise climatique aux immigrants – un argumentaire dont le parti d’extrême droite français, le Rassemblement National, a fait sa spécialité. Si certains électeurs pouvaient se laisser éventuellement convaincre, les arguments à l’appui de cette thèse étant aussi mauvais que ceux du déni climatique, il serait aisé de les réfuter. [pour plus d’informations à ce sujet : climate nationalism] En un mot comme en cent, il est clair que l’extrême droite n’a pas de réponse crédible à la crise climatique, qu’elle le reconnaisse ou non.

La montée en puissance du populisme coïncide avec une avancée des écologistes en Europe. Les deux phénomènes sont-ils liés ?

Les Européens d’aujourd’hui choisissent entre deux dispositifs narratifs : un premier groupe affirme que notre mode de vie est menacé par les immigrants musulmans et par les réfugiés, tandis que le second groupe affirme que nos vies sont menacées de devenir misérables – ou pourraient même cesser – en raison du réchauffement climatique. Tel est le choix politique qui divise le paysage européen. Vu les mobilisations massives telles que les « Fridays for Future », certains pays sont le théâtre d’un recul important de l’extrême droite. Lors des élections fédérales suisses d’octobre 2019, les Verts ont enregistré des gains spectaculaires (les Verts et les Vert’libéraux ont obtenu ensemble 21 % des voix) pendant que l’extrême droite (qui reste malgré tout la première force du pays) perdait un nombre non négligeable de ses électeurs. Cette tendance trouve son origine dans le fait que les gens sont préoccupés par le changement climatique et que l’extrême droite n’a pas de réponse crédible.

Cela dit, même s’il existe des raisons fondées de se montrer optimiste, la ténacité du déni ne doit pas être sous-estimée. Beaucoup de gens voudraient que cette crise n’existe pas. Il y a de cela dix ou quinze ans, personne ne s’attendait à ce que des partis qui nient explicitement le changement climatique connaissent un rebond électoral en Europe. Les températures moyennes ont augmenté de 1,1 degré Celsius depuis l’époque pré-industrielle, des catastrophes climatiques se produisent chaque semaine partout dans le monde, mais cela n’a pas empêché le parti Vox, qui nie le changement climatique, de devenir le troisième parti d’Espagne lors des élections de novembre dernier. Ces résultats sont fondamentalement irrationnels et doivent nous inciter à la prudence, c’est-à-dire à ne pas vouloir anticiper un comportement rationnel des Européens ces prochaines années.

Quelle suggestion feriez-vous aux Verts ? Que doivent-ils faire dans cette situation ?

Les Verts, partout en Europe, devraient s’allier aussi étroitement qu’ils le peuvent aux mouvements pour la défense du climat à l’extérieur de l’enceinte parlementaire – et entamer une réflexion sur la meilleure façon de répondre aux attentes de la rue, ainsi que sur les moyens les plus adéquats de traduire la pression populaire en législation. Le défi est de taille parce que nous sommes face à des forces extrêmement puissantes qu’il faut réduire très vite, dans le contexte d’une menace immédiate. Cela ne sera pas possible en se limitant strictement à des activités parlementaires et à du soutien électoral. L’équilibre des forces dans la société devra se modifier de façon tellement spectaculaire qu’il faudra nécessairement du muscle social pour y parvenir.

L’exemple des Verts suédois l’illustre assez bien. En 2014, l’acceptation d’un nombre accru de demandeurs d’asile et la fermeture de la compagnie d’énergie suédoise publique Vattenfall, qui exploite des mines de lignite en Allemagne, figuraient au premier rang de leurs promesses électorales. Mais une fois aux affaires, les Verts ont négocié un accord avec leur principal partenaire de coalition, le parti social-démocrate, qui ne prévoyait pas la fermeture des mines, comme ils l’avaient promis. Au lieu de cela, ils ont vendu Vattenfall à la compagnie tchèque EPH, qui vise une renaissance de la lignite en Europe centrale. La promesse concernant les réfugiés a été trahie également et les frontières ont été fermées en 2015. D’où il s’avère que les Verts, quand ils sont au pouvoir, peuvent se révéler mauvais.

Les Verts, partout en Europe, devraient s’allier aussi étroitement qu’ils le peuvent aux mouvements pour la défense du climat à l’extérieur de l’enceinte parlementaire.

Je peux citer une autre affaire, très différente, et plus récente. Lorsqu’une société appelée Swedegas a voulu construire une série de terminaux de gaz naturel liquide à Götebord, de nombreuses actions de désobéissance civile organisée par des mouvements du type Ende-Gelände ont été organisées, contraignant la ministre suédoise de l’Environnement, l’écologiste Isabelle Lövin, à annoncer que le gouvernement n’accorderait pas à Swedegas la licence qui l’aurait autorisée à construire les terminaux. Elle a explicitement déclaré que cette décision était due à la mobilisation récente.

J’en conclurais que, dans les années 2014-2016, les liens des Verts avec le mouvement n’étaient pas assez forts et que la dynamique à l’œuvre dans la rue n’était pas assez forte non plus pour défendre leurs positions dans les négociations avec les sociaux-démocrates. Dans l’exemple plus récent, par contre, il a bien fallu qu’ils cèdent.

Les enseignements que les Verts – pas seulement en Suède mais partout en Europe – peuvent retirer de ces événements sont les suivants : si nous voulons progresser, il faut que de puissants mouvements sociaux existent à l’extérieur des Parlements et que les représentants politiques des Verts soient en bons termes avec eux.

Footnotes

Pour une analyse de Fossil Capital, ainsi que d’autres travaux fondamentaux de la pensée verte des dernières années, consultez les notes de lecture de notre dernier numéro.

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