La liberté n’est pas l’apanage d’une seule famille de pensée. Bien au contraire. Ainsi la vision conservatrice du monde se forme autour d’une certaine idée de la liberté. Fidèle à notre refus des frontières, même celles de la pensée, le Green European Journal a proposé à la philosophe française Chantal Delsol de partager ses réflexions sur cette valeur fondamentale à la pensée occidentale et à l’histoire européenne.

Dans son dernier livre L’insurrection des particularités, Chantal Delsol se penche sur les tensions ravivées dans les sociétés occidentales entre l’universalisme et ce qu’elle estime être un « triomphe des particularités ». Héritière d’une lignée de pensée conservatrice et libérale, fortement critique de la post-modernité, elle s’inquiète que les revendications égalitaires, une forme de « dictature des sentiments », la valeur de la subjectivité et des croyances personnelles, aient pris l’ascendant politique et intellectuel sur les grands principes fondateurs de la modernité occidentale : le droit, l’esprit scientifique, la raison et l’humanisme. En sacralisant la liberté individuelle sans responsabilité, l’individualisme occidental a délié et désorienté nos sociétés. C’est dans les limites qu’impose l’universel au particulier que peut s’épanouir notre liberté. Elle doit s’enraciner.

Vous décrivez un Occident structuré par une « passion de l’égalité », étirée du christianisme au marxisme et aujourd’hui prolongée par la culture woke. Pourtant aussi bien dans la devise républicaine que dans le cœur des valeurs européennes exprimées dans les traités c’est la liberté qui est affichée en premier. Comment se résout cette tension entre égalité et liberté ? Comment peut-on-expliquer cette obsession de l’égalité, et pourquoi fait-elle selon vous la singularité de l’Occident ?

C’est vrai, la liberté vient avant, parce que c’est elle, au départ, qui active le moment révolutionnaire par révolte contre les oppresseurs (oppresseurs externes en Amérique, internes en France). Mais l’égalité vient en second lieu, c’est en France qu’elle est aussi importante que la liberté et que, dans le temps, elle finit par la détrôner. Nous ne pouvons pas généraliser à partir de la France. L’égalité est beaucoup moins présente et revendiquée dans d’autres pays européens, et en Amérique du Nord. Alors pourquoi l’obsession de l’égalité spécialement en France ? On peut seulement avancer quelques propositions de réponses. D’abord, il est probable que la noblesse française s’est comportée particulièrement mal au cours des siècles, aidée en cela par la monarchie absolue qui faisait tout pour la couper du peuple. Ensuite, je crois qu’il y a un facteur religieux : la France, qui est un pays au départ profondément catholique et ensuite profondément révolutionnaire, a transposé le principe catholique de dignité égale, dans la société. J’ai pris l’exemple d’une publicité actuelle : « on a tous droit au meilleur », slogan égalitaire s’il en est – il est évident que devant Dieu, on a tous droit au meilleur, à Son amour ; mais au supermarché, ça ne marche pas comme çà…

Peut-il y avoir de l’universel sans l’imposition d’une norme uniforme par un pouvoir, quel qu’il soit ? Comment interpréter la construction de l’ordre européen post-guerre et les résistances nationalistes qu’il suscite ?

Non, l’universel ne vient en aucun cas de l’imposition d’une norme universelle venant de l’extérieur, au contraire il ne peut venir que de l’intérieur, en tout cas s’il est authentique. La vérité scientifique est universelle parce qu’elle est une propriété des choses et non pas le dictat de nos volontés. La loi naturelle (prenez par exemple l’interdiction de l’inceste) est universelle parce qu’on la trouve chez tous les peuples, et non pas parce qu’un pouvoir l’aurait imposée.

C’est pourquoi je suis très critique vis-à-vis de la construction européenne qui prétend imposer un ordre universel, lequel évidemment ne fonctionne pas, voyez l’actualité. L’universel ne se dicte pas, il se trouve. Tout ce que les volontés peuvent faire, c’est imposer des particularités.

La question de la subsidiarité est un nœud d’hypocrisie dans la construction européenne. Jacques Delors dans les années 90 a voulu mettre la subsidiarité à l’ordre du jour, parce que c’est là un programme d’autonomie au plus petit niveau, et cela correspond entièrement à l’esprit européen de liberté personnelle et de liberté des groupes de proximité. Il n’y a pas plus occidental, culturellement, que le principe de subsidiarité. Mais quand il s’est agi de le concrétiser dans des « directives », alors la technocratie bruxelloise a pris entièrement le dessus. On s’est débrouillé pour faire de la subsidiarité un principe jacobin ! c’est facile, il suffit de situer très haut le niveau exigé de bien commun : si l’institution européenne décrète que tous les pays doivent avoir le niveau écologique du Danemark, alors tous seront incompétents pour l’obtenir et devront demander secours à l’Europe. Partout cela se passe ainsi. Notre principe le plus cher, le plus essentiel, a été détourné par des gens qui pensent que les collectivités du terrain ne sont « pas capables ». C’est une forme post-moderne de despotisme, un retour du despote éclairé de Platon.

Vous soulignez en parallèle une fragmentation sociale due à la montée des particularismes. Certes, la diversité comme fin en soi peut être stérile, mais pensez-vous qu’il est impossible d’être « unie dans la diversité » comme le proclame la devise de l’Union européenne ?

Je crois que la devise « unis dans la diversité » n’est pas un vain mot, et que c’est réalisable. Mais comme il en va de tous les paradoxes, il ne peut se réaliser que par un effort conscient et considérable en vue de chacun des deux pôles : il faut à la fois soigner l’unité, la célébrer, l’aimer même – et il faut en même temps soigner la diversité, la célébrer, l’aimer même. L’Europe ne soigne que l’unité. Je suis d’accord pour dire que les particularismes éclatent aussi en réponse à une centralisation excessive, dans le cas de l’Europe, à la volonté normative des autorités qui prétendent diriger toute notre vie, à la pensée technocratique qui comprend la politique comme une science et prétend se passer du bon sens et de la conscience personnelle des citoyens (qui deviennent alors des « soi-disant citoyens »).

Vous instruisez un procès très intéressant de la différence entre politiques d’intégration et exigence d’inclusion. Mais si l’on accepte de considérer que l’inclusion, qui préserve aux individus leurs caractéristiques particulières jusqu’au détriment des valeurs communes, empêche la construction d’une communauté politique, comment proposez-vous de réconcilier le respect de l’intégrité de chacun dans une société qui ne soit pas fondée sur les discriminations ? Comment peut-on être libre dans un monde où s’exercent en cascade des pouvoirs absolus sur chacun d’entre nous ?

Ici aussi nous nous trouvons devant un paradoxe, ou si l’on veut une tragédie sociale, à laquelle on ne peut répondre que par un effort très grand des deux côtés. Le respect de l’intégrité des différences doit être étayé par des débats et raisonnements, et pas seulement par des insultes et des anathèmes comme aujourd’hui. Les limites de l’inclusion, nécessaires à la construction de la communauté, ne peuvent être acceptées que dans la proximité des cultures, et un effort de complicité, et pas par le rejet. Autrement dit, cela réclame de très grands efforts humains d’indulgence et de compréhension, mais en même temps de fermeté calme – c’est très difficile, je ne le nie pas, mais c’est le seul recours, à mon avis. Si l’on veut des exemples concrets, il faut regarder comment agissent les grands éducateurs, capables à la fois d’amour vrai et de sévérité vraie. Ce sont des tâches qui ne peuvent pas être accomplies par des armées de fonctionnaires – il faut des âmes.

La liberté n’est pas la possibilité de faire et de penser n’importe quoi, mais d’agir et de penser selon sa propre conscience et sa propre responsabilité. Elle ne signifie pas que chacun de nous est tout-puissant. Elle ne brise pas les hiérarchies sociales, elle les surveille afin d’en empêcher les abus. J’écoute mon médecin parce qu’il connait ma maladie mieux que moi, et je prends conseil de cet ami admirable qui m’aide à penser. C’est la définition de la liberté qui est partie n’importe où. Elle est autonomie, mais pas indépendance.

Face à l’épuisement des récits collectifs qui caractérise le basculement post-moderne et l’avènement d’un sujet narcissique « mesure de toute chose », quelles sont nos alternatives ? Faut-il à tout prix tenter de réenchanter le monde, ou se résigner à devoir choisir entre dogmatisme, nihilisme et cynisme ? Voyez-vous d’autres chemins ? Pensez-vous, par exemple, que l’écologie, une représentation du monde fondée sur la valorisation de la connaissance scientifique, le respects des limites naturelles et la recherche des équilibres sociaux puisse offrir un récit suffisamment puissant et pertinent pour agréger collectivement les individus sans les sacrifier au collectif ?

Réenchanter le monde n’est pas un projet, cela ne se décide pas ! Nous sommes dans un moment de bascule et de désordre, et essentiellement, c’est l’inquiétant, dans un moment de non-sens : les occidentaux contemporains ne savent plus pourquoi ils vivent… Quant à l’avenir on a l’impression que c’est quelque chose qui va nous tomber dessus, plutôt que quelque chose que nous allons décider – car tout est si confus, si embrouillé. A ce sujet, j’aime la thèse de Patocka, qui était un philosophe agnostique, et propose la « solidarité des ébranlés », c’est-à-dire une sorte de mise en commun des inquiétudes, un rassemblement des êtres-en-danger. Il faut à cette époque à la fois beaucoup de lucidité et beaucoup de courage, le problème étant que 70 ans de paresse nous ont rendus tout mous et apeurés.

Pour l’instant nous sommes dans un moment tourbillonnant où des courants contraires se télescopent et se multiplient, des religions et des sagesses, des croyances magiques ou autres. C’est un moment de recomposition. Le courant le plus puissant est celui écologique. L’écologie a tendance à devenir une religion de type panthéiste, adoratrice de la nature qu’elle sacralise. On ne sait pas du tout jusqu’où cela ira, ni si ce courant va continuer à se développer – car il va tellement loin qu’il se décrédibilise. L’écologie devrait se contenter de rester ce qu’elle est : un ensemble de propositions scientifiques, donc discutables au sens où l’avancée de la science peut le remettre en cause, et neutres. Au lieu de cela elle est devenue un discours passionnel et fanatique, ne supportant pas la moindre contradiction à moins de vouer le contradicteur aux gémonies – c’est-à-dire qu’elle se comporte comme une religion. Peut-être que dans cinquante nous aurons un nouvel âge des druides. Peut-être au contraire qu’alors on rira de nos bêtises écologiques d’aujourd’hui. Qui sait ?

Ressentiment, populismes, désespérances et retour de la guerre consacrent en quelque sort un retour du tragique dans nos sociétés, qui bouleverse nos certitudes collectives et menace les équilibres de nos régimes démocratiques. Quel avenir voyez-vous à la démocratie en Europe ?

C’est moins un retour du tragique, qu’un retour de la conscience du tragique. Car le tragique n’a jamais cessé d’exister dans le monde humain, c’est nous qui nous étions imaginés pouvoir le supprimer. Le monde humain n’est pas pire qu’avant, il est « comme d’habitude », mais c’est nous qui ne le supportons plus, parce que nous venons de vivre une parenthèse enchantée et utopique : nous avons cru par exemple, pendant 70 ans, que la démocratie allait s’étendre partout et que les guerres allaient cesser devant le régime du droit – la réalité nous revient en pleine figure.

La démocratie ne peut plus être considérée comme le régime de la fin de l’histoire, auquel tous les peuples sont forcément destinés. Nos contemporains sont en train de comprendre qu’elle plutôt un régime fragile, qu’il faut défendre à la fois par l’intelligence et par le courage – aucun des deux ne suffit seul. L’intelligence ici c’est la lucidité pour échapper aux excès – la démocratie est menacée par la technocratie, par exemple, qui est la certitude fanatique d’avoir raison et la transformation de la politique en science. Le courage c’est la capacité de se défendre y compris par la force, autrement dit par ce que la démocratie précisément récuse. Que la démocratie soit fragile, c’est un fait puisqu’elle est fondée sur la liberté qui rend les décisions incertaines et volatiles. Mais elle est forte aussi, la preuve : au XX° siècle c’est elle qui a triomphé des deux totalitarismes.

Que vous inspirent les écrits des Dark enlightenment de Curtis Yarvin et Nick Land, ainsi que les revendications libertaires absolues portées au pouvoir par les nouveaux seigneurs de la tech américaine, leur rejet nietzschéen des valeurs démocratiques et de l’égalité comme morale et leur revendication d’une morale de seigneurs ? Que sommes nous, Européens, en mesure de leur opposer ?

Les libéraux/libertaires dont vous parlez sont les nietzschéens d’aujourd’hui, portant une idéologie de la puissance, le règne du plus fort au-dessus de tout. Face à ce type de gens il faut répondre avec les mêmes armes : la force. On n’a jamais vaincu Hitler par le droit, la morale ou les rodomontades. Il faut être plus forts qu’eux, d’abord. Le reste viendra après.

Cela dit, je pense que ces courants sont davantage motivés par l’excès du droit et de la morale dans notre évolution, que par la volonté de les expulser.

Les « lumières obscures » sont un courant réactionnaire au sens où il promeut un retour en arrière, par la légitimation de régimes monarchiques, autoritaires, et la récusation de la démocratie telle que nous la connaissons. L’alt-right est au contraire anti-capitaliste. Comme il arrive souvent dans l’histoire, cette période de déstructuration et de désarroi engendre une multitude de courants qui se contredisent et se chevauchent, et dont on ne sait pas encore lequel ou lesquels vont l’emporter. Tout est défait. C’est une situation de l’esprit aussi désordonnée que celle d’après la grande révolution en Europe.

Vous présentez sous un jour favorable le conservatisme éclairé des traditions culturelles asiatiques, en particulier leur forme de modestie agnostique ou leur refus de la concurrence victimaire. Retrouver le sens de la mesure et de la distance aux représentations absolutistes : est-ce une voie à suivre pour l’Europe ? Vous dites que sous couvert de l’exercice de la puissance, la Chine contemporaine reprend le flambeau occidental de l’universalisme. Quelle place restera-t-il à l’Europe et aux Européens dans un monde dominé par la Chine ?

La Chine ne reprend pas le flambeau occidental de l’universalisme, mais plutôt elle veut montrer que c’est elle qui décrit le seul vrai universalisme : celui des fondements. Tandis que notre universalisme est plutôt celui des promesses. Oui il me semble que nous avons beaucoup à apprendre des pensées et sagesses asiatiques, en raison de leur ancrage profond dans l’anthropologie. Ils partent de la condition humaine telle qu’on peut la voir, et ils ont raison. Nous nous en sommes trop éloignés, à force, justement, de ne se fier qu’aux promesses. Il faut tenir les deux. Nous avons besoin de nous pencher sur les caractéristiques humaines permanentes, par exemple la morale universelle.