Society, Media and Culture

Les massacres de civils belges d’août 1914: Un traumatisme refoulé

Je n’ai pas connu mon grand-père paternel. Il est décédé en 1951, neuf ans avant ma naissance, six ans après la fin de la seconde guerre mondiale. Tout ce que je sais de lui, je le dois à mon père, à ses récits et aux traces qu’il en a soigneusement conservé. En août 1914, mon grand-père a 16 ans. Il vit à Liège, à quarante kilomètres de la frontière allemande, avec sa mère qui est veuve et a deux autres enfants plus jeunes que lui. Dès le 7 août 1914, la ville est occupée, même si tout près d’elle, les combats durent jusqu’à la mi-août.

En novembre 1915, alors qu’il n’a que 17 ans, mon grand-père décide de rejoindre l’armée belge qui se bat encore derrière l’Yser. Pour ce faire,  avec un groupe de jeunes de son âge, il tente de passer par la Hollande, pays épargné par le conflit. Mais de Vaals à Knokke, tout au long des 200 kilomètres de la frontière belgo-néerlandaise, les Allemands ont construit, le « dodendraad » une clôture électrique sévèrement gardée.  Mon grand-père est fait prisonnier. Il s’en sort bien. Plusieurs de ses compagnons sont tués. Est-ce par les soldats ou par la clôture de 2000 volts ? Je l’ignore. Ce que je sais, c’est qu’il est envoyé en camp de prisonniers en Allemagne. D’abord à Sennelager en Rhénanie Westphalie et ensuite à Holzminden en Basse-Saxe. Le jour de ses 18 ans, il écrit à sa mère, « j’ai communié en pensée avec toi. Nous avons une petite chapelle où nous pouvons entendre la messe de 5h à 8h30 ». J’imagine la joie de ma pauvre arrière-grand-mère, seule avec ses deux autres enfants, en recevant cette lettre.

En 1916, mon grand-père est forcé de travailler dans une mine de charbon à Brambauer dans la Ruhr. Il fait trois tentatives d’évasion mais est à chaque fois rattrapé. En novembre 1918, il rentre au pays. Il est marqué par sa captivité. Au lieu d’aller à l’université suivre les cours d’ingénieur comme son père, il entame sa carrière professionnelle. Il devient vite un patron dynamique qui se dévoue énormément pour sa région, l’Est de la Belgique où il s’installe après son mariage.. Il est élégant et sportif. Mais c’est un aussi un homme très anxieux,  il fume tellement qu’il mourra d’un cancer de la gorge, à 53 ans, juste après la seconde guerre mondiale, quand la paix sera enfin revenue.

Aujourd’hui encore, quand je relis certaines de ses lettres, je repense à ce que mon père m’en a raconté, et je ressens à mon tour l’incroyable anxiété que cet homme, derrière sa belle contenance, n’a cessé d’éprouver tout au long de sa vie. J’ignore à quel épisode concret de son existence elle se rattache. Est-ce l’effroi éprouvé au passage de la clôture électrique ? Sont-ce les chiens qui le rattrapent quand il s’évade ? Je ne le sais pas. En revanche, ce que je sais, c’est qu’il a une phobie des bergers allemands. Mon père avait cette peur et j’en ai hérité. Elle reste profondément ancrée en moi.

A l’automne 1938, sans doute après les accords de Münich qui sonnent la fin de la Tchécoslovaquie, mon grand-père craint tellement le retour des occupants de 1914-1918, qu’il envoie mon père dans un collège de l’autre côté de la Meuse, cette large frontière naturelle qui le rassure, bien illusoirement. Mon grand-père est en colère contre la politique de neutralité du Roi des Belges. Il sait qu’en cas d’invasion, la rive droite du fleuve sera abandonnée. Dès l’hiver 1939, après l’invasion de la Pologne,  toute la famille s’installe carrément à la Côte belge. Le grand-père fait des allers-retours en voiture entre l’ouest et l’est du pays où il poursuit ses activités. Le 10 mai 1940, mon père est dans un collège près de Bruges. Mon grand-père vient aussitôt le chercher pour partir aussi vite que possible vers le sud de la France et le Portugal où il espère s’installer. Lui,  habituellement si soigné, n’a pas pris le temps de se raser. Il faut fuir, vite, le plus vite possible.  Après des semaines d’errance en France, à l’été 1940, toute la famille revient au pays. En 1944, mon grand-père est recherché par la police allemande parce qu’il a livré les plans du réseau électrique belge aux alliés. Il se cache à Bruxelles. Les libérateurs américains et anglais arrivent enfin en septembre. Mais en décembre 1944, le cauchemar revient pour la troisième fois. C’est la dernière contre-offensive de l’armée allemande. Il faut fuir encore une fois. Quand il comprend que ceux veulent lui prendre son père sont de retour, mon jeune oncle fait une crise de nerfs. Un soldat américain qui assiste à la scène dit alors à ma grand-mère : « maintenant, je sais pourquoi nous sommes ici ».  Aujourd’hui encore chaque fois que j’évoque cet épisode, ma voix tremble.  Je pense aux jeunes GI qui meurent dans la neige de l’hiver 44 pour vaincre ceux qui terrorisent les enfants belges. Je ne serai donc jamais anti-américain, mais je ne serai jamais non plus anti-allemand.  Mes parents ne me donnent pas la haine des Allemands en héritage, mais bien  la haine du chauvinisme et du militarisme. Ce refus est ce qui permet à  l’Europe de se construire après 1945.

Il est difficile de comparer différentes souffrances. Mais il me semble que celles qu’a connues ma famille ne pèsent guère à côté de celles des familles qui ont été quasiment détruites dans les massacres de populations civiles commis tout au début de la guerre de 14-18. Le fait est peu connu aujourd’hui en Europe,  mais le mois d’août 1914 a été marqué en Belgique par les massacres de plusieurs milliers (on parle de 5.000 victimes pour la seule Wallonie) de civils, accusés de manière mensongère par leurs assassins d’avoir été des « francs tireurs ».

Un film poignant réalisé par le cinéaste belge André Dartevelle « Trois journées d’août 1914 : les murs de Dinant », montre comment la trace de la terreur se transmet encore aujourd’hui chez les descendants des victimes : « Quatre générations, c’est quatre jours, quand il s’agit de la mémoire de la terreur », raconte ainsi l’arrière-petite-fille d’une victime du massacre de Dinant, commis le 23 août 1914.  Ce jour-là, 674 habitants (dont des femmes et des enfants)  de cette petite ville de la vallée de la Meuse, ont été sauvagement assassinés tandis que leur ville était incendiée. Les mêmes atrocités se sont reproduites dans de nombreux autres villages et villes belges. Certains historiens soutiennent que les soldats allemands étaient sincèrement convaincus d’être confrontés à des francs tireurs. Mais alors comment expliquer qu’une armée aussi disciplinée ait répété ces exactions en autant de lieux, avec un sang-froid effrayant ? Pour moi, comme pour le cinéaste André Dartevelle, ces atrocités procèdent d’une volonté délibérée de « guerre totale », sinistre prélude des massacres qui allaient marquer tout le XXe siècle. En 2001, le ministre allemand de la Défense est venu à Dinant demander pardon au nom de son pays. Le drapeau allemand flotte désormais sur le pont qui traverse la Meuse à côté d’autres drapeaux européens. Certains descendants des victimes ont encore du mal à l’accepter, d’autres ont pardonné. Et c’est difficile de comprendre pourquoi ce qui est possible pour certaines personnes, ne l’est pas pour d’autres. Les attitudes par rapport à la question du pardon sont plurielles.

Mais pour moi, le message politique d’août 1914 est clair. Aujourd’hui, la réconciliation européenne est une réalité. Mais une réalité absolument fragile, jamais achevée et qui est couplée à d’énormes responsabilités. Non seulement celle que nous avons de combattre le retour du chauvinisme et du militarisme, mais aussi la responsabilité que nous avons « hic et nunc » à l’égard des victimes des politiques de terreur qui se poursuivent aujourd’hui, en Afrique, comme en Asie. En ce mois de février 2014, je pense tous les jours aux enfants d’Alep, et je reste incapable de comprendre et d’accepter le fatalisme des Européens qui  refusent que l’Union européenne agisse pour interdire à l’armée de Bachar El Assad de bombarder sa population civile et pour empêcher que la terreur des  enfants syriens continue de se transmettre à travers les siècles.

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