Society, Media and Culture

Penser une sortie vertueuse de l’âge moderne

La pensée politique moderne a souvent négligé les relations entre la société et son environnement. Mais une certaine approche de cette relation a toujours été ancrée dans ses courants majeurs, du libéralisme au socialisme. Abondance et liberté par Pierre Charbonnier est une histoire environnementale des idées, qui relie les tendances changeantes des ressources et de l’utilisation des terres à la pensée politique telle qu’elle s’est développée à l’époque moderne.[1] Édouard Gaudot revient sur cette analyse radicale, soulignant sa pertinence dans la réflexion sur la double crise sociale et écologique du XIXe siècle.

Depuis le printemps 2020, pour une moitié environ de l’humanité, et selon un nuancier assez divers des restrictions nationales, nos libertés individuelles d’aller et venir sont drastiquement restreintes, tandis que leur exercice collectif est temporairement confiné à l’espace public virtuel des médias et réseaux sociaux en ligne. Parallèlement, entre commerces fermés, rupture des chaînes de valeur mondialisées, transports à l’arrêt, chômage technique et faillites réelles, les effets négatifs d’un ralentissement brutal de l’activité économique mondiale sont déjà palpables, et ne laissent pas d’inquiéter.

Le contexte de pandémie globale du Covid-19, la crise sanitaire et ses conséquences sociales, économiques et politiques, constituent une toile de fond particulièrement propice pour la lecture du passionnant Abondance et Liberté de Pierre Charbonnier. Car avec la suspension de l’une et la menace qui pèse sur l’autre, c’est tout l’imaginaire de la modernité, occidentale puis mondialisée, qui est directement remis en question. En résonnance avec la problématique centrale de l’ouvrage.

Bénéficiant du reflux de l’activité humaine et de ses multiples pollutions sonores, industrielles ou spatiales, le ciel et les eaux s’éclaircissent, laissant faune et flore s’épanouir dans ce répit passager. À mesure donc que l’humanité se rétracte comme un organisme vivant attaqué par un corps étranger, on voit réapparaître dans le champ sensoriel de l’homme, ces dauphins, sangliers, oiseaux, insectes jusqu’ici relégués en lointaine périphérie de sa conscience : son environnement. Chassé par notre expansion démesurée, le « naturel » revient au galop.

On l’attendait plutôt dans les manifestations catastrophiques du dérèglement climatique, mais c’est à la faveur de cette crise sanitaire que semble donc s’affirmer encore un peu plus la prise de conscience que le territoire terrestre, comme l’espace public, doit se partager entre toutes les formes de vie qui l’habitent. Et l’on voit fleurir, bien au-delà de la seule sphère intellectuelle et militante des écologistes assumés, les vœux et l’espoir que ce changement subit de nos habitudes et de nos perspectives permette de dépasser la dichotomie majeure de la modernité  : la séparation entre l’homme et la nature.

Chassé par notre expansion démesurée, le « naturel » revient au galop.

Écrit à l’époque historique de la dégradation parallèle de la vie sur la planète et de la remise en cause de l’ordre libéral, au moment où l’actualité confirme une réorientation des conflits sociaux autour des subsistances humaines (p. 6), Abondance et Liberté est un livre double. Il se présente à la fois comme une histoire des idées politiques faite d’une lecture chronologique d’auteurs d’une part ; et d’autre part comme un essai de réinterprétation de la production de ces idées – ainsi que de leur portée dans l’organisation de la cité – en fonction des formes d’occupation de l’espace et d’usage de la terre (p. 7) qu’elles portent.

En d’autres termes, même si la « raison écologique » correspond au stade actuel de la conscience critique née avec la montée en puissance des idéaux d’abondance et d’autonomie, c’est à dire de liberté (p. 39), l’écologie précède sa formulation par les écologistes. Première des trois qualités majeures de l’ouvrage : Charbonnier choisit ainsi de montrer l’articulation historique et philosophique de ce trilemme moderne. Le mouvement est ternaire, l’histoire qu’il décrit aussi (p. 48-50). En gros, dans la première phase, la promesse d’autonomie politique, et d’émancipation de l’arbitraire, se double d’une promesse collective et individuelle d’enrichissement. Puis la constitution progressive de groupes sociaux autonomes, libres et déterminés à poursuivre leurs intérêts, se traduit par un mouvement à la fois de croissance économique et de conquêtes démocratiques, enracinant profondément dans nos imaginaires l’équation historique entre les deux. Mais parallèlement et à mesure que se révèlent les conditions de l’accès à l’abondance, en particulier aux marges (classes populaires, colonialisme et bientôt dégradations naturelles), s’amorce le retournement critique de la relation initiale. Jusqu’au moment historique où nous nous trouvons, quand l’autonomie se trouve désormais menacée par les logiques de croissance/abondance qui l’alimentaient.

Croissance, démocratie – et écologie  : en ajoutant cette dernière, Charbonnier nous invite donc à revisiter l’émergence et la consolidation historiques du projet politique moderne d’émancipation individuelle et collective adossée à l’essor de l’industrie considéré comme l’inexorable marche du progrès. La Chine populaire du capitalisme autoritaire avait déjà prouvé que ce couple moderne ne trace pas nécessairement une trajectoire linéaire, puisque l’abondance peut se réaliser en dehors de la liberté. Mais avec quarante ans d’alertes scientifiques et de mobilisations civiles contre le dérèglement du climat, la destruction du vivant et toutes les menaces systémiques pesant sur les équilibres écologiques de la planète, l’écologie constitue à ce jour la plus vivace des remises en cause de l’association entre capitalisme et démocratie.

Abondance et Liberté est ainsi « une histoire environnementale des idées », placée sous le patronage de l’anthropologie (critique) de la modernité, en particulier Bruno Latour, abondamment référencé au cours de l’ouvrage, et Philippe Descola, pionnier sur la voie du dépassement de la séparation entre nature et culture : Plutôt que l’histoire brève et continue de la prise de conscience environnementale, on écrira l’histoire longue et pleine de ruptures des rapports entre la pensée politique et les formes de subsistance, de territorialité et de connaissance écologique (p. 30). Habiter, subsister, connaître : la terre, les machines, l’énergie (naturelle, mécanique ou fossile), c’est à dire les « affordances » politiques de la terre (p. 53), conditionnent nos catégories politiques (p. 40) et influent sur les systèmes idéologiques qu’elles suscitent.

Croissance, démocratie – et écologie  : en ajoutant cette dernière, Charbonnier nous invite donc à revisiter l’émergence et la consolidation historiques du projet politique moderne d’émancipation individuelle et collective.

Les lecteurs de l’excellente et puissante somme de Thomas Piketty, Capital et Idéologie, savaient déjà que l’inégale répartition sociale de l’abondance trouve sa légitimation dans le discours idéologique dominant. Charbonnier vient opportunément élargir cette lecture en rappelant comment dominants et dominés participent finalement du même rapport au monde, à la nature, aux ressources. Le fil historique de la relation ambivalente entre abondance et liberté souligne ce va-et-vient de la pensée du progrès. En montrant que la modernité, dans sa forme libérale enthousiaste ou sa forme critique socialiste procède d’une même façon de résider sur le territoire, d’en tirer notre subsistance et d’en décrire et connaître la nature, les propriétés et les liens systémiques (p. 405-407 ; p. 30), le livre nous invite à en repenser les catégories fondatrices. Ainsi de la définition moderne au XVIIe de la propriété, comme cette forme proprement dite de l’accès au sol pour l’individu, du bon usage de la terre qui lui garantit l’entrée dans l’espace de la souveraineté (p. 87) : privée ou publique, le territoire est donc à qui le met en valeur. On voit sans peine poindre la logique coloniale ou l’arraisonnement de l’espace productif par l’État.

Inégalités territoriales, distribution des groupes sociaux, répartition des manques et des abondances, etc., plus qu’un mode de production, le capitalisme se présente donc comme un mode de résidence (p. 405), une façon collective d’être-au-monde dont il faut repenser complètement les prémices, et non seulement corriger les excès. C’est la deuxième qualité majeure de l’ouvrage : inviter le lecteur à dépasser l’imaginaire anticapitaliste classique qu’on rencontre encore trop dans une partie de la critique écologiste de la société ; en particulier avec la notion fort en vogue des « communs » utilisée très souvent pour simplement redorer le blason d’une pensée communiste dévaluée par l’expérience historique. Le rapport à la propriété des moyens de production, ou à la répartition des fruits de la terre ne peut pas se concevoir sans une redéfinition en profondeur du sens de la propriété et de l’exploitation des ressources naturelles.

En donnant à voir l’impensé écologique de l’histoire des idées modernes, Abondance et liberté se présente donc comme une histoire alternative du triomphe occidental sur la nature, le manque et l’hétéronomie (c’est à dire la contrainte extérieure) (p. 25). Passer de « l’environnement objet », à « l’environnement point de vue » ouvre des perspectives d’interprétation historiques à la fois pertinentes et essentielles. Ainsi, relire, parfois à l’aide du classique Carbon democracy de Timothy Mitchell, l’histoire des luttes sociales au nord comme au sud, à la lumière des enjeux de souveraineté des communautés sur leur territoire, permet de relier entre eux, dans l’espace et le temps, les grèves charbonnières de la Ruhr, les luttes des Mapuche au Chili ou les Zadistes de Notre Dame des Landes. Cette politisation des territoires (p. 405) qui les soustrait à l’arraisonnement de l’espace selon les logiques administratives héritées de l’État moderne illustre bien une des facettes du chantier intellectuel et politique en cours.

Ce chantier, c’est celui de sortir de l’exception moderne (ch.11), autrement dit, résoudre par le haut le trilemme liberté/abondance/écologie. En ce sens l’invitation aux écologistes à intégrer une partie de la pensée critique socialiste a l’immense mérite d’élargir le champ de la réflexion écologique au-delà des canons du discours environnementaliste trop souvent enfermé dans une approche exclusivement centrée sur la nature, au risque de la misanthropie, et une certaine idée morale des méfaits du progrès – ce qui peut expliquer probablement l’absence assez étonnante de certains penseurs, pionniers ou piliers, de l’écologie politique, en particulier dans la critique de la raison technique. Est-ce la raison pour laquelle l’imaginaire anti-techniciste est manquant ?

Que les écologistes le déplorent, l’ignorent ou le combattent n’y changera rien  : nos sociétés détiennent la science du feu nucléaire et du code génétique, et il n’y a aucune raison qu’elles l’oublient.

En faisant cette impasse partielle sur les résistances historiques au machinisme et l’imaginaire artisanal de l’autolimitation et de la qualité du savoir-faire, au bénéfice de l’hypothèse technocratique avec Saint-Simon ou Veblen (ch.6), le livre maintient la question de la technologie dans l’angle mort où une grande partie de la pensée écologiste, décroissante ou post-croissante, l’a abandonnée. Or cette question est cruciale, car la vitesse et la nature des évolutions sociales et culturelles nécessaires à la résolution du trilemme dépendent aussi de la vitesse et de la nature des évolutions technologiques. Que les écologistes le déplorent, l’ignorent ou le combattent n’y changera rien  : nos sociétés détiennent la science du feu nucléaire et du code génétique, et il n’y a aucune raison qu’elles l’oublient. Quelle seront leur place, et celle de la technologie dans la société sortie de «  l’exception moderne  »  ?

Néanmoins, le programme de réflexion développé en trois temps – sortir du naturalismerepenser l’échelle planétaire des échanges et penser le freinage économique (p. 374-382) résonne familièrement aux oreilles écologistes. En ce sens, tout en insistant pour en préciser les concepts, passant par exemple du productivisme (rythme et intensité, soit surexploitation) au productionnisme (la simple action d’exploiter) (p. 380), Charbonnier s’inscrit pleinement dans le champ des penseurs de l’écologie politique. Et il s’arrête, comme eux, au pied de la montagne. Sans pointer le chemin pour la gravir.

Probablement parce que ce problème suppose une reprogrammation profonde de l’imaginaire occidental. Et qu’il dépasse ainsi largement l’objet du livre, en complexité et en problématique. En fait, c’est là la première nuance importante, philosophique, aux qualités de l’ouvrage : le cadre du tableau est un peu étroit. Certes, l’entreprise était déjà fort ambitieuse, et à cette aune, elle est plutôt réussie. Mais il faut préciser : ce n’est pas une « histoire environnementale des idées politiques », mais « des idées de l’économie politique ».

L’aventure de la modernité, et de l’articulation entre abondance et liberté, est aussi celle du déploiement de la raison critique dans l’histoire. Et pour le coup, s’il s’agit de dépasser les nombreuses et mutilantes séparations qui nous emprisonnent homme/nature, chair/esprit, et même masculin/féminin ou familier/étranger, cet intense travail de reprogrammation exige aussi une histoire environnementale de l’humanisme  : Pascal et Descartes, polarités contraires de la raison humaine aux prises avec une nature qui menace de la dépasser, ou encore les piliers de la supériorité de la rationalité humaine sur le réel, la nature, l’environnement.

Par ailleurs, l’émergence de la sensibilité et de l’intériorité individuelles a aussi sa traduction politique, et Rousseau, Goethe, Hugo, Byron comme les romantiques dont l’engagement révolutionnaire a scandé le XIXe siècle jusqu’à l’effroyable boucherie industrielle et nationaliste de 1914 mériteraient cette relecture environnementale. Enfin, les penseurs du soupçon sont certes bien là, à travers Marx, et Marcuse pour la dimension freudienne. Mais on pourra s’étonner de l’absence des références nietzschéennes à la généalogie de la morale, et à sa diététique, voire à la pensée de la technique heideggérienne sur l’arraisonnement de la nature.

S’il s’agit de dépasser les nombreuses et mutilantes séparations qui nous emprisonnent homme/nature, chair/esprit, et même masculin/féminin ou familier/étranger, cet intense travail de reprogrammation exige aussi une histoire environnementale de l’humanisme.

Certes, ce travail a déjà été en partie amorcé, par exemple par Serge Audier dans La société écologique et ses ennemis. Et aussi par Peter Sloterdijk, dont La Domestication de l’Étre [2] ou Le Palais de Cristal, voire les Sphères, s’attachent à penser philosophiquement le dépassement de notre séparation d’avec le monde. Mais il y a là assez de matière pour plusieurs parcours historiques accompagnant l’indispensable ajustement de nos perspectives. Plus classiques, et tout aussi absents de l’impressionnante liste de référence, Jonas, Gorz ou Graeber ont pourtant chacun à leur façon tenté de doter la pensée critique écologiste contemporaine des outils intellectuels et philosophiques pour « décoloniser l’imaginaire » – c’est à dire nous affranchir d’une certaine idée de l’homme, et des représentations philosophiques et politiques léguées par la modernité industrielle, sans remettre en cause son double héritage d’abondance et liberté.

Léguée par l’humanisme, cette « certaine idée de l’homme » est indissociable de la façon de penser la nature, le monde, les rapports sociaux, et la part féminine de l’humanité. Le choix délibéré de ne pas explorer cette dimension de la « symétrisation » (p. 355), c’est à dire du renversement critique de la centralité moderne, tout en se concentrant sur les deux autres identifiées (la décolonisation et l’écologie), peut sembler une décision de bon sens : la pente est raide, le sommet lointain, et le terrain peut se muer très vite en champ de mines conceptuelles. Mais c’est en fait un choix très éloquent et finalement dommageable. Car l’altérité asymétrique que représente la nature est plus abstraite, dépourvue du visage et de l’expression d’une volonté autonome – pour œuvrer au basculement des imaginaires, le féminisme, et tout particulièrement l’éco-féminisme, offrent un levier puissant. Cette entreprise de réajustement d’une vision masculine, linéaire, techniciste du progrès vers son pendant féminin, circulaire et créateur, mériterait de quitter les marges militantes et radicales de la pensée, pour en occuper le centre.

Néanmoins, malgré ces nuances, Abondance et liberté emmène son lecteur dans un voyage stimulant pour comprendre l’émergence historique de l’économie politique. Et son affirmation en tant que domaine distinct de la politique. Devenue une sphère autonome, l’économie s’est progressivement émancipée de sa raison d’être pour finalement s’apparenter à une matrice autonome et vorace, nourrie de nos énergies vitales, dans laquelle sont aujourd’hui branchés nos cerveaux consuméristes.

De ces 450 pages, denses, érudites, exigeantes, le lecteur pressé lira de préférence les premier et deux derniers chapitres ainsi que les introductions des suivants, plutôt que les longues analyses des penseurs concernés – dans un langage souvent beaucoup trop académique qui constitue un des défauts majeurs du livre, trop marqué par sa nature originelle de travail universitaire. Mais l’étudiant consciencieux ou l’intellectuel curieux prendront le temps de découvrir les relectures originales de Fichte, lucide observateur de la contradiction politique du libéralisme anglais, dont le discours libéral s’accommode sans peine de l’exploitation coloniale, ou Guizot, penseur pionnier des résistances du corps social. Ou encore la formulation par Jevons dès le milieu du XIXe siècle de « l’effet rebond », ce paradoxe qui empoisonne toutes nos politiques de sobriété modernes, en provoquant une augmentation de la consommation des ressources à mesure qu’augmente l’efficacité dans leur usage.

Le corpus réuni est riche et diversifié, mêlant figures imposées et références originales. Le cœur de l’ouvrage, son originalité revendiquée, etsa troisième qualité majeure, se trouvent formulés au chapitre 5, dans le sillage de Proudhon, premier critique socialiste et penseur « écologiste » des limites à la croissance et à l’utilisation des ressources ; et de Durkheim, « inventeur » du social, produit par le développement conjoint de l’industrie et de la revendication de souveraineté – autrement dit la démocratie exige l’industrie (p. 195).

La question sociale est le premier visage de la question écologique… Sous l’écologie politique se trouve la question de la résistance qu’oppose la société à sa subordination à un ordre économique (p. 198-199). C’est ici que se noue toute la problématique : dans cette interprétation audacieuse de la continuité historique entre la question sociale formulée par Durkheim et Proudhon aux premiers moments du socialisme et la question écologique contemporaine. Charbonnier commet d’ailleurs le même abus catégoriel que les écologistes d’aujourd’hui : la tentation de réduire l’une à l’autre dans une hiérarchie, chronologique pour lui, morale pour eux.

C’est la deuxième nuance majeure, politique cette fois. Une ambiguïté hante le lecteur tout au long de ce voyage historique : le spectre du socialisme, tantôt décrit comme un moment historique et tantôt affiché comme une préférence politique. Cette ambivalence persistante a tendance à embrouiller la lecture. Régulièrement se pose la question de savoir si l’on a affaire à une histoire des idées ou à une entreprise idéologique pour faire évoluer la critique socialiste de l’articulation entre abondance et liberté vers la prise en compte de la question écologiste. Avec un message tout particulièrement pertinent aux conservateurs du socialisme industriel : le meilleur hommage que l’on puisse rendre au socialisme consiste donc à actualiser le socle conceptuel et historique sur lequel le projet d’autonomie peut se reconstituer, plutôt qu’à faire revivre à tout prix des idéaux liés à l’âge industriel (p. 390).

La question sociale est le premier visage de la question écologique… Sous l’écologie politique se trouve la question de la résistance qu’oppose la société à sa subordination à un ordre économique. Pierre Charbonnier

Cette ambivalence est heureusement levée en fin de parcours (p. 403 et p. 421). Et l’on comprend que la formule introductive, contribuer à la politisation de l’écologie (p. 11), qui pouvait sonner comme de l’arrogance (car même dissociée du destin électoral des Verts européens, l’écologie occupe le champ politique depuis quelques décennies désormais), signale en fait l’ambition implicite du livre : apporter un certain ordre intellectuel et théorique au champ particulièrement foisonnant de la pensée écologiste.

De fait, comme une grande maison aux portes ouvertes et multiples, la cathédrale écologiste tient plutôt de l’habitat éphémère, du grand forum participatif, du festival des idées. Contrairement au socialisme, ou au libéralisme, l’écologie se caractérise par l’absence de livre sacré et de corpus canonique. Et l’on sent à la lecture d’Abondance et liberté le rêve de remédier à ce manque – au risque de cristalliser à terme une orthodoxie et des hérésies. Et assécher la biodiversité politique qui la caractérise.

Cependant, si cet aspect n’est pas vraiment désirable, et de toute façon un peu présomptueux, l’idée de faire entendre aux uns et aux autres que les questions sociale et écologique se superposent désormais est utile au travail de convergence politique nécessaire aujourd’hui. Redéfinir la question sociale pour donner à la solidarité entre humains et non-humains la centralité qui lui revient dans la conjoncture présente (404) est une bonne formulation, qui pourrait faire communier les différentes chapelles de l’écologie et du socialisme à leur Concile de Nicée.

Bien plus qu’une simple reformulation œcuménique des enjeux, il faudra une boussole, une nouvelle cartographie conceptuelle (p. 388). Reprenant le fil de Bruno Latour et son essai de 2017 Où atterrir ?, qui posait la question de l’orientation en politique à l’heure de l’impératif climatique, Charbonnier plaide dans les dernières pages pour l’émergence d’un nouveau sujet critique (p. 411), c’est à dire en quelque sorte ce « peuple de l’écologie » que les politiciens verts français s’évertuent à invoquer sur le mode de la conjuration des esprits.

Mais comment faire émerger ce sujet collectif  ? Comme tous les autres, le livre achoppe sur les conditions de la désaliénation, de notre désintoxication volontaire. On peut évidemment proclamer la nécessité de l’autolimitation, ou d’une révolution éthique fondée sur la Grèce ancienne, comme celle prônée par Giorgios Kallis dans son excellent petit essai Limits. «  Refuser la subordination à un ordre économique  » pour faire écho à Durkheim ne suffit pas à définir l’horizon. Il faut revenir à la dimension idéologique de l’écologie  : une forme de réhabilitation du sens de la vie. En fournissant un récit du monde et de l’homme, articulé à la représentation d’une société idéale, comme par exemple dans le grand classique de la science-fiction Ecotopia de Ernst Callenbach, l’écologie adosse les destinées individuelles aux trajectoires collectives. En tant qu’idéologie, elle permet de réintroduire la double dimension transcendantale et immanente qui maintient le corps social – sans les illusions du ré-enchantement de la politique.

Car la clé de l’articulation entre les deux traditions critiques socialiste et écologiste de la modernité se trouve dans cette capacité de lier la dimension individuelle et collective, la transformation/émancipation de chacun et celle de la société. L’ouvrage nous abandonne à la lisière de la forêt avec cette question restée en suspens : comment faire advenir une société écologiste ? et à quelle échelle ? nationale, européenne (dimension manquante, malheureusement, alors que Latour faisait justement de l’Europe la piste d’atterrissage), mondiale ?

Notre modernité occidentale semble incapable de résoudre, ni même de comprendre, le lien entre le progrès matériel linéaire depuis trois siècles et l’effondrement qui menace les grands équilibres naturels, prisonnière de son anthropocentrisme fondateur dans lequel s’ancrent quatre clivages irréductibles  : l’opposition ontologique entre nature et culture, morale entre individuel et collectif, politique entre écologie et social, et géopolitique entre nations et planète.

Libéralisme, socialisme et conservatisme, ces formes d’organisation politique dont nous sommes aujourd’hui les héritiers procèdent ensemble d’une souche commune  : une vision humano-centrée et techniciste, du rapport de l’humanité à la terre et aux êtres vivants qui la peuplent. Que la création soit divine ou naturelle, elle reste extérieure et soumise à l’homme. Son approche est ancrée dans les certitudes d’une philosophie morale, religieuse ou laïque, mais humaniste. Sans pour autant toujours en rejeter l’héritage l’écologie politique se construit sur les limites évidentes de cet humanisme.

Malgré les nuances et les limites politiques de l’entreprise, Abondance et liberté est un ouvrage majeur, dans la série de ceux, petits essais ou grandes sommes, qui tentent ces dernières années de penser le monde de l’impératif climatique et œuvrer à la réconciliation des logiques économiques et écologiques. Précieux, il est une invitation à ne pas jeter les acquis de la modernité avec l’eau du bain de ses déraillements écolocides. En ce sens il est fondamentalement écologiste car il inscrit sa critique du progrès dans la tradition progressiste.

Tout l’enjeu, et son urgence, est là. Repenser la place de l’homme dans la réalité du vivant – et nos catégories politiques en conséquence. Le livre de Pierre Charbonnier ne répond pas à cette question. Mais il apporte une pierre précieuse pour paver la voie vers une réponse.

[1] Pierre Charbonnier. Abondance et liberté – Une histoire environnementale des idées politiques. La Découverte, 2020.

[2]  This is a chapter from Solidarity and the Crisis of Trust (European Solidarity Centre, 2016). Jacek Koltan (ed.) 

Cet article est une republication du Grand Continent.

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