Future of EU

Plan Juncker: laisse pas béton l’imaginaire

Combien pour sauver l’Europe ? C’est la question à 1000 milliards d’euros ! Le chiffre magique sorti de la casquette de super Mario (Draghi), « l’empereur illicite de l’Europe »1, fait écho à tous les plans à 700 milliards qui se sont multipliés dans les familles politiques européennes pour répondre au « plan Juncker », plus modeste mais claironné bien fort par la Commission en novembre dernier. Bienvenue, cette initiative d’un plan d’investissement massif pour sortir l’Europe de la stagnation aura au moins eu le mérite de déboucher les tuyaux de la Banque centrale européenne et ceux des administrations nationales. Bien que fort différentes en nature, toutes ces initiative répondent à un diagnostic partagé aujourd’hui par tout le monde, même les écologistes, et c’est dire : le manque dramatique d’investissements en Europe.

Alors certes les politiques d’austérité stupides mises en place depuis 5 ans ont un peu contribué à assécher les sources de financement. Mais ce déficit d’investissement n’est pas qu’un problème d’argent. Bien des fonds croupissent dans les tuyaux parce qu’ils ne trouvent pas les conditions sur le terrain ou les interlocuteurs locaux pour se matérialiser en bâtiments et infrastructures bien concrètes. Investir n’est pas qu’une question comptable et administrative. C’est avant tout un pari sur l’avenir. Et pour parier sur l’avenir, il faut s’en faire une certaine représentation positive. Cela suppose un imaginaire désirable, tangible et compréhensible pour le commun des gens pour qui l’économie n’a de sens que si elle apporte une forme d’émancipation.

Quand on examine les projets des administrations nationales qui doivent servir de base pour sélectionner les « douze travaux de Jean-Claude », on ne peut qu’être effaré devant l’obsolescence des projets à financer. Débauche de béton, de fer, d’autoroutes plus ou moins numériques, de centrales nucléaires ou charbonnées ; de milliers de Sivens roumains, de Roybon portugais, de Notre Dame du schiste britanniques, des Lyon-Turin partout… Autant de projets qui ont la patine du vintage avant même d’avoir été neufs. Jean-Claude, has been avant d’avoir été, c’est un peu dur.

Mais si ces projets, dont certains en toute franchise seraient bien utiles, n’ont jamais vu le jour, c’est également parce qu’ils ne sont plus à même de dessiner un futur désirable pour les sociétés européennes. Que peut le plus moderne des aéroports ou le plus géant des centres commerciaux quand l’aspiration est d’abord à plus de qualité de vie, de solidarité et de sens à l’aventure collective ? Misère du matérialisme quand en plus il est déconnecté de son sens historique.

On sent en effet instinctivement qu’il est devenu assez ringard d’investir dans un imaginaire économique bloqué dans les années 1960, dans l’imaginaire de la croissance conquérante. Or c’est très exactement l’histoire que nous raconte le plan d’investissement européen. Outre le tour de magie qui transforme 1€ en 15€, selon un multiplicateur qui rappelle Jésus avec ses pains et ses poissons, le plan s’apprête à collectionner les éléphants blancs, vaguement repeints en rose (le numérique et les nanos), histoire de faire hype.

Ce qui nous ramène tristement à l’Hexagone et à ses débats stériles tout en posture, surtout quand il s’agit de politique économique. La loi Macron nous offre une nouvelle et désolante occasion de mesurer la profondeur d’un déficit qui se creuse aussi vite que la dette nationale : celui de la créativité, denrée sans doute encore plus rare dans le paysage politique actuel que la franchise.

A suivre la doxa économique contemporaine, il resterait encore un otage de marque en France : la croissance. Comme pour les vrais otages, nul ne sait où ni vraiment pourquoi elle est détenue. Mais on aurait une idée sur ses ravisseurs : corporatismes, bureaucraties, syndicalistes, environnementalistes de tout poil, associatifs, zadistes empêcheurs de bétonner en rond… tous ces “conjurés de l’immobilisme” qui effraieraient la sacro-sainte croissance, l’empêchant de venir nous dispenser ses bienfaits. Attendu avec la même ferveur que le retour du Messie, ce fantôme des âges productivistes craindrait plus que tout le « carcan » des droits sociaux, environnementaux et fondamentaux.

Gouvernements et institutions européennes ne cessent de rabâcher leur engagement pour la croissance, comme une incantation religieuse. Et venir proclamer « la fin de la croissance » est l’équivalent de l’avertissement de l’Enfer de Dante : « Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate » (« Abandonnez toute espérance, vous qui entrez »). Car la croissance est le langage de l’Espoir. L’équivalent d’un Evangile, promettant la rédemption et la récompense éternelles. Or quand on parle de foi, il est risqué de la contester avec des faits. Galilée peut en témoigner. Pourtant, la croissance est là, bien présente, parmi nous : entre 1974 et 2004, l’économie française a doublé – soit 100% de croissance. Entre-temps, le chômage a triplé (de 3 à 10%) et le nombre de pauvres a diminué d’à peine moins de 10%… Bienvenue dans les trente piteuses.

Parce que le problème n’est pas comptable, ni même économique. Quelles que soient les convictions matérialistes de ceux qui s’en prétendent les scientifiques, l’économie, d’un territoire, d’un pays, d’une industrie ou d’un ménage, ne se résume certainement pas à un agrégat comptable d’unités produites ou d’heures travaillées. L’économie est une image du monde, une représentation, des ressources disponibles, des besoins à couvrir et des désirs à assouvir. Une représentation de ce qui est nécessaire, utile, désirable, superflu et négligeable. Un rapport au temps, à l’effort, au mérite et aux autres. Cigale et fourmi ne sont que deux des nombreuses facettes de l’économie.

L’un des plus grands économistes de l’histoire le rappelait quasiment à chaque ligne de son œuvre, encore essentielle aujourd’hui : le ressort principal de nos calculs et prévisions plus ou moins savantes est une donnée difficile à quantifier qu’on appelle la psychologie. Qu’il s’agisse de psychologie individuelle ou collective, il s’agit avant tout de représentation du monde.

Aujourd’hui,  à l’exception de quelques régions un peu moins développées, la plupart de nos certitudes se sont coulées dans les dernières dalles de béton du gigantisme industriel : celui des grands projets inutiles et imposés, de la gare de Stuttgart aux centrales de Mielno, Paks ou Temelin, de l’économie extractive destructrice à l’agro-industrie pathogène, de la pétrochimie empoisonneuse à la surpêche industrielle.

Les aspirations des Européens sont autres, plus complexes : la pression insupportable du chômage de masse ne garantit en rien que les chômeurs accepteraient spontanément d’aller pointer à la chaîne d’une usine rapatriée de Chine ou du Vietnam ou le sacrifice de leur cadre de vie aux gaz de schiste ou aux sables bitumineux.

La question centrale est celle de la liberté, car il s’agit moins d’avoir un « job » (généralement privatif de liberté) que de se procurer les « moyens de vivre sa vie ».

C’est dans la société qu’il faut investir : inégalités, redistribution, éducation, aménagement du territoire, communautés rurales, agriculture non-productiviste, infrastructures collectives et de télécommunication, innovation sociale, innovation technologique et recherche fondamentale, bref investir dans un monde meilleur.

68 voulait mettre l’imagination au pouvoir? Nous voulons investir dans l’imagination.

Or nous sommes soumis aujourd’hui à la dictature des gestionnaires : même Tsipras, la nouvelle rock star de l’Europe radicale, nous fait du Visconti dans le texte en parant la sociale-démocratie d’une virginité révolutionnaire toute mitterandienne.

Quand on n’a plus foi dans les lendemains qui chantent et qu’il ne reste que le grand marché commun, la sociale-démocratie ou le rotary club pour rêver, inutile de s’étonner qu’une certaine jeunesse en mal d’absolu tombe dans les pièges frelatés de tous les embrigadements identitaires. Après la génération revenue de tout, il est temps pour la suivante de s’embarquer pour quelque part. Et ça, ça demande plus d’imagination que n’en auront jamais tous les Juncker et les Macron de l’Europe.

 

Cet article a été publié à l’origine sur Mediapart.

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