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En 1661, Stockholm devenait précurseur en émettant les premiers billets d’Europe mais aujourd’hui à l’instar de ses voisins nordiques, le royaume de 10 millions d’habitants est en train de devenir une société cashless, c’est-à-dire sans espèces. A la Banque centrale suédoise Riksbank, Björn Segendorf, conseiller en stabilité financière, estime à cet égard que « les billets et les pièces pourraient complètement disparaître du pays d’ici à 2030. » Un constat pragmatique puisque aujourd’hui seulement 15 % des échanges sont effectués en cash, alors que plus des deux tiers des suédois estiment qu’ils pourraient vivre ainsi.

Un mouvement de fond

La date du « 24 mars 2023 » a même été avancée par les chercheurs suédois puis relayée par la presse pour annoncer l’arrêt du cash dans tous les commerces. Une nouvelle qui n’étonne guère Bengt Nilervall, expert en paiements auprès de l’organisation de commerce SvenskHandel : « Ceci est le résultat de différents facteurs culturels où les suédois sont, d’une part, très intéressés par les nouvelles technologies, et d’autre part parce qu’ils accordent une très forte confiance en leurs institutions ainsi qu’à leur système bancaire. »

Selon ce dernier, dans la capitale suédoise, plus de 95% des transactions sont aujourd’hui effectuées par cartes. Et les secteurs des transports publics, du parking, de l’hôtellerie ou de la restauration ne sont pas en reste en se situant autour de 90%. « Nous saluons cette vague numérique, mais il est important que tous les habitants de Suède se sentent à l’aise avec ce phénomène et notamment les personnes âgées ou les nouveaux arrivants » ajoute Bengt Nilervall comme seul bémol au tableau.

En effet, les bus suédois ne prennent  plus d’argent depuis plusieurs années, il est impossible d’acheter un ticket dans le métro de Stockholm avec des espèces et les commerçants ont légalement le droit de refuser des pièces et des billets, les vendeurs ambulants préfèrent de plus en plus les paiements par cartes ou via les mobiles. En parallèle, beaucoup de banques se sont inscrites dans le même processus puisque plus de de la moitié des agences bancaires suédoises ne gardent plus à ce jour de liquidités ou dépôts en espèces et elles sont nombreuses, notamment dans les zones rurales, à ne plus avoir de guichet automatique.

Pour Niklas Arvidsson, chercheur à l’Institut royal de technologie de Stockholm (Kungliga Tekniska Högskolan), le pays a pris de l’avance dans les années 60, lorsque les banques ont persuadé les employeurs et les travailleurs d’utiliser les virements bancaires pour les salaires, les cartes de crédit et de débit ayant reçu un coup de pouce dans les années 1990. Auparavant, l’État était responsable de l’approvisionnement en espèces par l’intermédiaire de la banque centrale Riksbank, mais leur responsabilité a été supprimée après une déréglementation en 2005. Ainsi, les cartes sont devenues le mode de paiement principal, les Suédois les utilisent trois fois plus souvent qu’un Européen moyen.

Plus récemment, les applications de téléphonie mobile ont également décollé de manière spectaculaire. Swish, est une application très populaire développée conjointement par les cinq grandes banques suédoises : Nordea, Handelsbanken, SEB, Danske Bank et Swedbank. Le principe est simple puisqu’il suffit d’utiliser le numéro de téléphone de toute personne possédant un smartphone pour transférer de l’argent d’un compte bancaire à un autre en temps réel. « En ce qui concerne les paiements de personne à personne, Swish a pratiquement tué le cash purement et simplement » déclare Niklas Arvidsson.

Effectivement adopté par plus de la moitié de la population suédoise, Swish est maintenant utilisé pour effectuer plus de 9 millions de paiements par mois. Les vendeurs ambulants ont adopté avec enthousiasme iZettle, un système simple et bon marché conçu pour permettre aux commerçants indépendants et aux petites entreprises d’être payés par carte par le biais d’une application et d’un mini lecteur de carte branché sur leur téléphone, la quasi absence de frais a permis des augmentations de chiffre d’affaires allant jusqu’à 30%. Même les églises suédoises se sont adaptées, affichant leurs numéros de téléphone à la fin de chaque service et demandant aux paroissiens d’utiliser les nouvelles applications pour la quête du dimanche.

Une des plus grosses entreprise suédoise Klarna offre également de nombreux systèmes de paiements en ligne ou par sms pour les billets de bus et les parkings mais aussi pour les dons et autres abonnements, par exemple l’on peut devenir membre du parti vert et être débité de sa cotisation simplement en envoyant un SMS avec son numéro d’identifiant personnel. Aussi, des SDF qui vendent leur magazine Situation, des ramasseurs de champignons au bord des routes ou des saunas dans l’archipel, tous se font payer par Swish, ce qui montre aussi que la dématérialisation de la monnaie ne s’adresse pas qu’à des citadins aisés et ultra-connectés. Enfin, dans les petits villages isolés où les commerces de proximité sont peu rentables et qui n’ont pas les moyens d’embaucher, le paiement en ligne a parfois permis d’innover et  d’ouvrir de nouveaux commerces sans personnel.

La vulnérabilité des data

Les banquiers suédois ont exprimé très tôt leur souhait de passer à des transactions sans numéraire essentiellement pour ne plus faire face à des piles de liquidités. Le cash les oblige en effet à utiliser beaucoup de ressources en logistique : entretien des distributeurs bancaires, appel à des sociétés spécialisées pour les remplir et personnel pour effectuer la comptabilité et trier les billets. Pour des raisons similaires, les enseignes ont été de plus en plus nombreuses à décliner les paiements en espèce. Un manque à gagner au départ pour Najib Mardi, manager d’un Juicebar dans le nord de la capitale, s’il estime avoir perdu 10 % de son chiffre d’affaires lors du changement, il se réjouit aujourd’hui du chemin empreinté : « Depuis trois mois nous n’avons plus d’argent à manipuler, plus de caisse à faire le soir et plus la peur de se faire braquer. » Le résultat semble sans appel : diminution des délits pour les commerçants, économies d’échelle pour les banques et moins de fraude pour les autorités.

Cependant, s’il est vrai que les vols sont moins susceptibles de se produire dans les banques ou les guichets automatiques avec la disparition des espèces, cela ne signifie pas pour autant que les activités délictueuses ont disparu. De plus en plus de fraudes en ligne et de vols électroniques sont signalés chaque jour. Voilà pourquoi les institutions financières investissent désormais énormément dans la prévention des risques avec des moyens d’envergure comme l’explique Yves Dormont, ingénieur solutions pour la banque SEB : « Aujourd’hui plus de 50 % de nos serveurs sont consacrés à analyser les transactions voire à les bloquer si les comportements sont douteux, d’ailleurs nous allons avoir besoin d’ouvrir un nouveau data center dans la capitale. »

L’idée est ici que si l’argent liquide est banni, les établissements bancaires peuvent surveiller et suivre chaque transaction. Ils collectent par la même des données très volumineuses, les désormais célèbres Big data acheminées dans un Data lake où chaque individu possède à son insu un fichier virtuel avec, entre autres choses, ses habitudes d’achat. Données qui peuvent aussi s’avéraient utiles quand elles ont utilisées à bon escient comme lorsque la banque Ålandsbanken crée la carte Östersjökort qui indique le bilan carbone de tous ses achats, en cash ce calcul serait tout bonnement impossible. Par ailleurs, la banque centrale de Suède a annoncé récemment son souhait d’aller encore plus loin avec l’introduction d’une e-krona, une couronne virtuelle, qui viendrait concurrencer les nouveaux moyens de paiements tels les bitcoins.

Société dématérialisée, société fragilisée ?

Une société sans monnaie sonnante et trébuchante est-elle plus vulnérable? Si l’on pense à des pannes d’électricité majeures ou bien encore à des attaques informatiques d’origine étrangère, la question mérite d’être posée. Selon l’Agence suédoise pour la protection civile MSB (Myndigheten för Samhällsskydd och Beredskap), l’argent est l’exemple même de ce que tout le monde devrait avoir à la maison notamment en cas de crise: « Ce sont de vraies questions. La préparation est désormais ordonnée car les différentes agences ont mis en place des protocoles pour regarder ce qui se passerait notamment dans le cas d’un incident informatique de grandd ampleur » résume Nina Lagerkvist, directrice générale de l’antenne MSB de Stockholm. Une société sans cash serait ainsi fragilisée, notamment en cas de coupure de courant, puisque ni les téléphones mobiles ni les terminaux à carte de paiement ne fonctionneraient. Les principales attaques informatiques étrangères ou le crash des systèmes bancaires pourraient s’avérer catastrophiques.

En Scandinavie, la disparition du cash ne semble pas inquiéter outre mesure la population. En effet, les pays scandinaves ont hérité d’une caractéristique : la culture protestante. Cette dernière implique que les gens n’ont, par principe, rien à cacher. Le souci de transparence se retrouve ainsi à tous les niveaux de la société, les paiements dématérialisés se sont donc généralisés sans trop poser la question de la traçabilité ou du respect des libertés individuelles. Enfin, pour résumer le paradoxe des changements en cours il est étonnant de constater qu’aujourd’hui la plus grande société de taxi, Uber, ne possède aucun véhicule, le plus grand site de locations, Airbnb, ne possède pas d’appartement alors pourquoi ne pas imaginer des banques sans argent.

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