Democracy

Un discours de Beniot Lechat

Je voudrais centrer mon intervention sur une question qui n’a pas directement trait à la situation des partis verts en Europe, ou du moins à leur situation électorale.

Cette question de départ est celle de l’élargissement de la base sociale des politiques écologiques dont nous avons besoin en Europe et ailleurs. Un élargissement qui va donc bien au-delà de la question de savoir si les Verts font 5, 10 ou 15% aux élections quelles qu’elles soient.

Cet élargissement nous en avons besoin pour entrer dans ce que le sociologue allemand Ulrich Beck sur lequel je reviendrai plus tard appelle « une nouvelle modernité verte » dans laquelle les idéaux de solidarité et d’égalité sont à la fois repris et largement redéfinis.

Mais d’abord un retour sur le contexte politique tel qu’il apparaît d’un point de vue écologiste dans l’Union européenne au lendemain des élections européennes du mois de mai 2014.

On ne peut pas dire qu’il y ait un recul, ni un effondrement des partis verts. Il y a  une stabilisation à un niveau qui n’est pas le plus mauvais qu’ils aient connus. Avec des hausses appréciables en Suède et en Autriche et des reculs très nets en Belgique et en France et une stabilisation à un niveau très décevant en Allemagne. Une apparition de l’écologie encourageante dans un certain nombre de pays de l’Europe orientale, Hongrie et Croatie.

Au-delà des Verts, l’élection a été dominée par la montée de partis qui s’opposent à un renforcement et à une redéfinition des solidarités européennes et auxquels des électeurs qui se sentent trahis par ce qu’ils identifient comme « le système » ont apporté leurs suffrages.

Pour essayer de comprendre la constellation historique dans laquelle nous nous trouvons actuellement, je voudrais croiser les analyses de trois penseurs dont deux que nous avons publiés dans le le Green European Journal. Ces articles datent de plusieurs années, mais ils me semblent encore tout à fait pertinents aujourd’hui.

Premier auteur : Etienne Balibar qui analyse dans un article qui s’appelle « counter-democracy to the rescue of Europe » l’incompatibilité du néo-libéralisme et de la construction européenne, soulignant qu’un projet qui se nourrit de l’idée d’une extension de la solidarité, ne peut se construire sur la compétition de tous avec tous. Balibar explique aussi le succès des partis de droite extrême et des partis populistes et souverainistes par le fait qu’au XXe siècle, l’Etat social a été identifié avec l’Etat national. Et cette connexion du social et du national  expliquerait en bonne partie la difficulté de la gauche européenne à peser sur les politiques européennes et à sortir de leurs imaginaires souverainistes. Et on voit d’ailleurs bien la difficulté à élargir le débat sur le renforcement des solidarités européennes, que ce soit en Allemagne ou en France, comme le montrent par exemple le caractère très confidentiel des débats qui ont eu lieu indirectement entre intellectuels français et allemands (groupe allemand de Glienicke, groupes français Eiffel et groupe Alternatives économiques…) – voir aussi un article à ce sujet dans le Green European Journal qui fait la synthèse de ces différents manifestes). Parce que les gauches européennes restent elles aussi trop attachées à leur cadre national-souverainiste. Parce que les Verts eux-mêmes semblent avoir du mal à s’y intégrer. On n’entend par exemple pas assez les partis verts nationaux (je ne parle pas des Verts européens) sur la question d’une vraie politique commune de l’énergie en Europe.

Second auteur : Alain Lipietz qui dans « craintes et espérance » (Fears and Hopes) décrit une Europe plus que jamais dominée par ce qu’il appelle le « libéral-productivisme » à savoir la combinaison du néo-libéralisme et du productivisme,

Le premier est guidé par l’idée que le marché est capable de s’auto-réguler et que le rôle du politique est de réduire une à une toutes les régulations étatiques ou citoyennes et que la redistribution n’est pas possible avant d’avoir accru « la part globale du gâteau » par l’élimination des régulations. Le productivisme, que les néo-libéraux partagent avec les marxistes et les sociaux-démocrates, repose sur la croyance que la croissance des forces productives est indispensable au règlement des conflits inhérents à la vie sociale.

Pour faire très court, selon Lipietz, la crise « systémique » actuelle résulte de l’interaction permanente des composantes sociale, économique, écologique de ce libéral-productivisme. En Europe en 2014, elle résulte de la combinaison de la mise à mal structurelle des mécanismes de redistribution avec la poursuite d’un mode de vie insoutenable, tant en termes environnementaux qu’humains. En clair, de trop nombreux Européens se sont endettés pour accéder à une consommation non-durable (et qui ne les rend pas heureux) à laquelle leurs salaires ou leurs allocations ne suffisaient plus. Pour l’heure, on doit bien constater que le « libéral-productivisme »  est au moins provisoirement conforté par la crise. Loin de s’effondrer, il a consolidé ses positions, notamment en prenant en otage les états surendettés. Le lobbying du secteur financier et des industries polluantes, comme des tenants de la dérégulation sociale et de l’austérité se sont coalisés pour entraver tous les efforts de régulation financière, écologique et sociale. Ils n’y sont pas toujours parvenus, loin s’en faut, mais presque.

Troisième auteur, le sociologue allemand Ulrich Beck dont je viens seulement de découvrir – grâce à Amy Dahan qui le cite dans sa remarquable analyse de la politique climatique des 20 dernières années – (Rapport pour le Centre d’analyse stratégique et la très claire interview publiée avec Stefan Aykut sur le site de la Fondation pour l’Ecologie politique). Cet article de Beck – l’auteur de la célèbrissime ‘société du risque’ en 1986, s’appelle « Climate for change, or How to create a Green modernity » a été publié en 2010 dans la Revue Theory, Culture |society. Un numéro spécial qui insiste sur l’importance de la sociologie dans la discussion écologique. Cette revue et Beck posent la question de l’élargissement de la base sociale des politiques écologiques, dramatiquement trop étroite.  Selon lui, la question climatique globalise et transforme de fond en comble la question de l’inégalité et elle rend la vie quotidienne « cosmopolite » (par les répercussions de notre consommation sur l’écosystème). Il est donc crucial de sortir le climat de la niche « environnementale » et d’en faire un enjeu social au sens strict.  Or le problème, c’est que l’écologie politique continue de se raconter comme une histoire de « respect des limites ». Elle ne parvient pas à sortir de sa posture prophétique, sacerdotale et expertocratique (pour parler comme Gorz), misant encore trop sur l’information (elle applique encore trop le « deficit model », autrement dit si vous êtes bien informés, forcément vous devez changer de comportement), voire la culpabilisation. Je renvoie à cet égard à tout le débat qui est organisé actuellement au sein des Verts allemands sur le concept de liberté et de libéralisme (là où il s’agit moins de tenter de récupérer les électeurs du FDP en déroute que de se défaire de l’image de « Verbotspartei » qui a collé aux Verts allemands pendant la campagne de 2013).

Je pense que l’article de Beck fait écho à cette image « ascétique » des Verts même si son texte date de bien avant. Le sociologue y insiste donc sur la nécessité de construire un socle social « à partir du bas », mais il ne donne à ce stade pas beaucoup d’éléments pour y répondre.

D’autres y ont partiellement répondu, et je pense notamment à tout ce qui a été fait par les partis verts – pour montrer à quel point les effets indirects positifs des politiques écologiques sont importants. Ils y sont d’autant plus parvenus qu’ils ont construit des alliances avec des acteurs non-verts (comme des entreprises capitalistes ou des syndicats productivistes), je pense notamment à la transition énergétique allemande (remarquablement décrite dans sa philosophie d’alliances par Amy Dahan et Stefan Aykut), avec toutes ses retombées positives en termes d’emploi, de qualité de vie et d’emporwement des collectivités locales qui les développent. Je pense aussi à tout ce qui se fait en termes de développement des biens communs et de consommation et de production  coopérative dans toute l’Europe.

Mais on doit bien constater que cela ne suffit pas pour élargir la base sociale des réformes écologiques (et accessoirement la base  électorale des partis verts). Et donc on assiste à une forme de double mouvement.

  1. l’écologie est moins une priorité des autres partis qui sont devenus nettement plus sensibles aux lobbies productivistes de tous poils (par exemple dans l’énergie et l’agriculture).
  2. Par ailleurs, et c’est assez frappant en Belgique francophone, l’écologie avance culturellement et socialement (quand on voit le succès des consommations coopératives dont je viens de parler), mais les partis verts ne sont plus automatiquement identifiés comme le relais par excellence de tous ceux qui s’y engagent. Pour un ensemble de raisons sur lesquelles je vais revenir en m’appuyant sur Ecolo.

Je pense que le premier mouvement s’explique moins par la persistance de la crise et la poursuite des politiques d’austérité que par l’échec de Copenhague qui a sapé les bases d’une politique d’exemplarité européenne dans les négociations climatiques. Et donc il faut d’urgence se poser la question d’un changement de stratégie dans les négociations climatiques ; Et si les Verts doivent évidemment être en pointe dans la mobilisation pour la COP 15 de Paris, c’est sans doute pour reprendre langue avec toute cette galaxie des écologistes du quotidien.  C’est aussi pour proposer un autre concept de politique climatique.

Quant au second mouvement, il pose la question de l’action des Verts au gouvernement.

Et donc j’en viens à Ecolo. En 2009, au lendemain des élections européennes et régionales (Wallonie et Bruxelles), nous avions entre 18 et 20% des voix. Nous avons choisi d’entrer en coalition de centre-gauche avec des programmes de majorité très ambitieux (nous étions déjà au gouvernement à Bruxelles depuis 2004). Dès 2010, nous avons perdu plus du tiers des électeurs de 2009, uniquement parce que nous avions fait alliance avec le PS, honni en Wallonie par une bonne partie des classes moyennes sup’ (donc notre électorat) qui pensaient que nous allions mettre enfin (après plus de trente ans d’hégémonie) le PS (presqu’aussi clientéliste et affairiste que le PCF de Villejuif) dans l’opposition. En 2012, aux communales nous étions autour de 12 % et nous sommes parvenus à renforcer notre implantation locale, tout en régressant dans les grands centres urbains, évolution inquiétante que nous avons sous-estimée. Entre 2012 et 2014, notre image s’est très fortement dégradée pour deux raisons principales : la difficulté que nous avons eue à gérer en Wallonie l’explosion d’une bulle de certificats verts pour le photovoltaïque, d’autre part, les résistances énormes que nous avons rencontrées dans le développement de l’éolien en région wallonne. Par ailleurs, nous ne sommes plus parvenus à séduire une partie de nos électeurs traditionnels qui se sont tournés un peu vers l’extrême gauche, mais surtout vers les partis traditionnels du centre et du centre gauche.  Nous sommes apparus comme hautains et distants, pas assez en phase avec la société. Peut-être trop jacobins et trop confiants dans la capacité de l’Etat et de la loi à changer la société… Pas assez Ecolo, aussi, c’est-à-dire pas assez fort sur les questions environnementales.

Un gros travail de reconquête et de redéfinition stratégique s’ouvre donc devant nous. Avec un objectif crucial : nous rouvrir par rapport aux mouvements sociaux, sortir de notre bulle interne et redynamiser la démocratie interne, reconstruire des alliances avec une série d’acteurs.

En conclusion, je reste convaincu de l’utilité de partis verts forts. Mais ceux-ci ne peuvent être forts que s’ils réinventent en permanence leur ouverture à la société et s’ils renouvellent leurs modes de militantisme. S’ils restent identifiés comme étant enfermés dans le système ou comme ses représentants, cela ne marchera pas.

Nous avons aussi un gros travail doctrinal à effectuer pour imposer une vision du social qui soit à la hauteur du cosmopolitisme dont parle Beck, et qui nous permettent de sortir du libéral-productivisme. Je rêve de faire discuter un jour Alain Caillé (le manifeste du convivialisme) avec Beck.

Mais pour cela, paradoxalement, nous devons d’abord consolider nos électorats, là où ils sont et reprendre langue avec tous les écologistes qui ne croient plus vraiment dans la nécessité des partis, et de la politique.

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