Malgré les signes d’espérance, la décennie 2020 s’ouvre sur le tableau inquiétant d’une planète en flammes, de l’Amazonie à l’Australie. Jamais autant de CO2 n’avait été émis, de ressources naturelles extraites, d’espèces en voie de disparition. Le retrait des Etats-Unis de l’Accord de Paris sur le climat sous la Présidence Trump symbolise à lui seul le nouveau régime climatique. L’écologie structure aujourd’hui les clivages politiques. L’impératif climatique exige un autre système de consommation et de production ainsi qu’une nouvelle gouvernance des sociétés humaines et de leurs écosystèmes.

Depuis leur fondation au tournant des années 1980s et avec une assise institutionnelle renforcée depuis la fin des années 1990s, les partis de l’écologie politique sont les seuls à porter dans l’espace public une telle refonte, une « politique de civilisation » au sens fort. Vu de 2020, les signaux faibles qui motivaient leur création – du Rapport Meadows sur les limites de la croissance aux chocs pétroliers et aux premiers essoufflements du modèle productiviste occidental – sont devenus des signaux d’alarmes. Et l’on peut douter que la modernité occidentale soit capable de résoudre, ni même de comprendre, le lien entre le progrès matériel linéaire depuis trois siècles et le bouleversement irrémédiable des équilibres naturels. Le modèle actuel s’enferme dans ses clivages irréductibles : ontologique entre nature et culture, moral entre individuel et collectif, politique entre écologie et social, et géopolitique entre nations et planète.

Nés comme contrepoids au démantèlement néolibéral de la société, les partis et mouvements de l’écologie politique doivent maintenant prendre une autre dimension pour incarner une force de proposition centrale et d’initiative politique.

Or une page se tourne et il nous faut comprendre le moment historique auquel nous faisons face. L’avènement de la rationalité scientifique et les Lumières européennes ont mené aux siècles de l’industrie et du fer. Et les courants socialiste, conservateur et libéraux sont issus de ce projet politique de la modernité, par trop souvent techniciste et anthropocentré. L’écologie politique, elle, se construit sur les limites de ce projet marqué par la croyance en un progrès matériel illimité et sans contraintes. Sans rompre avec les bienfaits de l’humanisme, elle intègre pleinement et durablement la planète. Force et faiblesse à la fois, la pensée écologiste se caractérise par l’absence de livre sacré et de corpus canonique. Sans cadre fixe, elle s’écoule telle un fleuve puissant évoluant et se nourrissant de la diversité des réalités de terrain et des affluents qui tous renforcent sa pertinence. Une direction cependant se décèle : le souci de la préserver le vivant. La présente édition et les autres contributions en ligne du GEJ explorent cette force et cette singularité à travers l’observation et la mise en regard des multiples « mondes de l’écologie politique ».

Bien que pionniers les partis de l’écologie politique voient aujourd’hui leur cœur de métier concurrencé par les autres partis. L’urgence environnementale s’impose en effet à l’ensemble du spectre politique et sa déclinaison en autant de nuances de verts pose de nouveaux problèmes. La décennie 2020 amène son cortège de défis pour les partis verts progressistes. Laquelle se trouve écartelée entre deux pôles. D’un côté une écologie édulcorée en forme de croissance verte au service du maintien d’un ordre social injuste. De l’autre une vague populiste et autoritaire se nourrissant des inégalités et injustices pour offrir un grand bond en arrière et le confort des certitudes passées.

Dès lors, le traditionnel « que faire ? » se pose avec plus d’acuité que jamais. Nés comme contrepoids au démantèlement néolibéral de la société, les partis et mouvements de l’écologie politique doivent maintenant prendre une autre dimension pour incarner une force de proposition centrale et d’initiative politique. Le premier défi sera de sortir des certitudes confortables de l’opposition ou de la politique des niches électorales, sans se diluer. Le deuxième sera ensuite de parvenir à agréger au-delà des seules couches conscientisées et mobilisées de la société pour « faire peuple ». Concrètement il faut offrir une voie pour réduire les inégalités territoriales qui affaiblissent la transition écologique à travers l’Europe et guérir la douloureuse opposition entre provinces et métropoles qui nourrit aujourd’hui des ressentiments instrumentalisés par l’extrême droite. Troisième défi, enfin, il faudra imaginer le récit fort et inclusif, capable de les élever au-dessus des mesquineries des forces du passé empêtrées dans des luttes devenues futiles. Car l’enjeu dépasse le cadre temporel de l’après-guerre et de la société industrielle : il s’agit de redéfinir les conditions du progrès, non plus à partir de la domination capitaliste et patriarcale, modérée pendant un temps par l’invention du welfare state, mais sur un projet de liberté, de justice sociale et d’abondance… non matérielles.

A l’heure où les institutions européennes et leurs soutiens s’emparent de la question écologique à grands renforts de European Green Deal, les écologistes restent les seuls à dépasser un greenwashing qui ne peut plus occulter le retard sur son temps.

Ceci suppose un travail de fond, dissocié des seules échéances électorales. Il demande avant toute chose de répondre, avec plus d’imagination et de conviction, à la question fondamentale posée ces quarante dernières années par les intellectuelles et activistes écologistes, de Gorz à Starhawk, de Jonas à Klein : « quel monde voulons-nous ? » Selon le contexte domestique la priorité changera, mais les chantiers – que nous ne pourrons que citer ici – seront les mêmes : en priorité s’attaquer au modèle destructeur de l’économie productiviste et aux inégalités sociales et environnementales qu’elle génère ; faire de la nature une valeur absolue plutôt qu’une contrainte extérieure ; revitaliser la démocratie comme projet politique partagé ; repenser les rôles du marché et de l’État ; résoudre la rupture entre sphères institutionnelles et civiles ; enfin développer une pensée positive de la technique. Et sur la méthode, penser stratégiquement le récit et les personnages de l’écologie politique ainsi que le foisonnement des acteurs de l’écologie (même les plus indisciplinés), pour élargir au maximum la « fenêtre d’Overton » plutôt que d’y déplorer une hypothétique dispersion des forces.

A la méthode et au fond doit s’ajouter la reconnaissance des échelles pertinentes pour le penser et l’agir de l’écologie politique. Sur ce plan et malgré ses évidentes limites contemporaines, l’Europe reste le cadre privilégié pour y répondre. Les principes qui en inspirent la construction sont fondamentalement au cœur de la pensée écologiste : réconciliation, coopération, partage, dépassement des intérêts immédiats, etc. Bien que la défense du cadre ne soit évidemment pas celle des institutions et de l’agenda politique. A l’heure où les institutions européennes et leurs soutiens s’emparent de la question écologique à grands renforts de European Green Deal, les écologistes restent les seuls à dépasser un greenwashing qui ne peut plus occulter le retard sur son temps.

Cet article a été publié dans notre dernière édition “A World Alive: Green Politics in Europe and Beyond”.

A World Alive: Green Politics in Europe and Beyond
A World Alive: Green Politics in Europe and Beyond

This edition explores the different worlds of green politics today. From concepts such as ecofeminism and the Green New Deal to questions of narrative and institutional change, it maps the forces, strategies, and ideas that will power political ecology, across Europe as around the world.

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