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D’un côté, le métal des barbelés de Hongrie et les tentes de fortune de Calais marquent le retour tangible aux frontières sur le terrain. De l’autre côté de la frontière, la prolifération des frontières mentales, invisibles barrières cognitives et catégorisations ethniques qui sont tout aussi dommageables pour le projet européen.

Ce jeu de frontières vient contredire ce tranquille consensus théorique d’une supposée inéluctable marche de l’histoire vers un ordre international globalisé et déterritorialisé… Complexes et multiples, les frontières peuvent parfois servir de refuge, une distanciation à l’Autre par un repli sur un Moi illusoirement unitaire et homogène. Mais au-delà de ces instrumentalisations elles sont des contours fluides et mouvants, négociés dans l’alignement de nos choix de société.

Dans un monde globalisé au néolibéralisme sans frontières et aux états-nations politiquement cloisonnés, la concurrence de tous contre tous fait émerger des citoyens de seconde classe, des migrants de seconde zone et des réfugiés déclassés. Partout, le retour des frontières sur la fameuse « communauté imaginée » nationale atteste des angoisses des états-nations face à leur souveraineté déclinante. Ce retour est la matérialisation de la persévérance perverse de cette souveraineté nationale. L’amplification des frontières mentales et ethniques témoigne, dans le for intérieur de l’état-nation, de l’absence de tout projet alternatif de légitimité et d’un emprisonnement mental face à tout transfert de souveraineté réelle aux citoyens européens.

Dans l’Europe de 2016, l’état-nation semble rétabli comme l’unique marqueur résiduel d’identité et de construction. A beaucoup d’égards, c’est l’Europe de sociétés en perte de repères qui se raccrochent au fantasme d’une intégration assimilationniste. L’image que nous renvoient de nous-mêmes les vagues de réfugiés désespérés, c’est celle de sociétés aux prises avec un Autre fantasmé, hésitant entre assimilation (faire de l’Etranger un autre soi) et intégration (accueillir l’Etranger comme un autre que soi). C’est l’Europe qui loupe la richesse du respect de la différence, de l’inclusion de la frontière dans une société ouverte. Et ainsi au clivage gauche-droite se substitue donc un nouvel affrontement idéologique entre protectionnistes-nationalistes et européanistes-cosmopolites. Entre « patriotes » et « mondialistes » comme aime le souligner l’extrême droite européenne.

Le volume 12 du Green European Journal ne cherche pas à faire un procès sans nuance aux frontières, mais à dépasser la double équation traditionnelle entre frontière=mal=enfermement et frontière=bien=protection, à différencier entre limite et mur et à confronter les propositions populistes court-termistes. Cette exploration à travers le prisme sociétal des frontières permet d’analyser la réalité politique européenne et les questions de multiculturalisme et d’intégration. Elle veut aussi encourager la réflexion écologiste à placer le curseur politique entre l’illusoire société « sans frontières » et la fermeture des barrières et des esprits, en transcendant les frontières dans un nouvel imaginaire européen.

Repenser nos limites

Le retour des frontières signale aussi les limites du modèle européen d’intégration et de solidarité, à travers en particulier la mauvaise équation entre le système de Dublin rejetant les demandeurs d’asile aux pays de la périphérie et « l’impensé » de Schengen (Brantner). La crise des réfugiés et les mouvements migratoires ne font qu’amplifier ce temps gramscien des monstres, où la vieille bête état-nation se meurt sans avoir encore laissée place à une nouvelle Europe politique et citoyenne (Cohn-Bendit).

Aujourd’hui, les écologistes européens sont sur la défensive. Leurs certitudes post-nationales et post-matérielles sont aujourd’hui ébranlées. Les mouvements écologistes ne Europe sont contemporains de l’ère Union européenne, une ère qui a eu parmi ses objectifs et succès centraux l’éclosion d’une Europe intérieure sans contrôle aux frontières et l’accession de nouveaux membres. Il faut aujourd’hui aux Verts construire de nouveaux imaginaires à travers la subversion et la transcendance des limites actuelles de notre pensée politiqueétatique-nationale. Par exemple à travers une nation globale pour les océans (Dubucquoy et Gaudot) ou à travers de nouvelles villes et régions (Guérot et Menasse).

De quoi les frontières sont-elles le nom ?

Alors que l’illusion des frontières nationales revient en force, les écologistes sont confrontés à un paysage politique largement déterminé par les conservateurs et populistes ainsi que par un échec patent de la gauche (Gemenne). Les visions populistes et nationalistes offrent des réponses cachant la réalité sans jamais la confronter… une réalité face à laquelle l’Europe reste une solution politique pertinente (Triandafyllidou).

Ces frontières aujourd’hui multipliées et omniprésentes sont la manifestation d’un arsenal de catégorisation cognitive et d’une architecture politique. Elles sont déterritorialisées, sous-traitées, mentalisées et corrosives des statuts de citoyenneté et de réfugié (Yuval-Davis). Dans une Europe-frontière (Balibar), réel enchevêtrement de frontières politiques, économiques, sécuritaires, géographiques et culturelles, le prêche du « sans frontières » contredit le protectionnisme identitaire et socioéconomique de l’état-nation. L’imaginaire européen est encore prisonnier des schémas nationaux subjuguant leurs sujets à leur territoire, à leur citoyenneté ; imaginaire largement dépassé par le monde post-westphalien contemporain.

Frontières, une histoire de femmes et d’hommes

L’expansion de l’espace Schengen a créé une maison commune pour tous les européens, surtout ceux qui jusqu’alors vivaient hors ses murs (Geremek). Dans la communion ou l’exclusion, nos frontières sont avant tout une histoire de femmes et d’hommes, une rencontre de différences dont la réalité sociale ne peut être ni stoppée par, ni résumée à une imposition étatique et administrative (Živković). Mais même à l’intérieur de la maison sans portes, les fondations d’ouverture et de liberté cachent pour certains des frontières invisibles (White).

Nous rendons hommage à un écologiste européen – Roberto Albanese – décédé en janvier 2016 à la clôture de son article The Borderless Solidarity that Saved the Children of Vienna (1919-1920). Il y montre que l’idée de l’Europe devient bien plus qu’une simple idée lorsque les citoyens transcendent de manière concrète et humaine les frontières des états-nations mobilisés par leurs querelles de territoire et de pouvoir.

Brave new borders

De la crise des réfugiés à l’annexion de la Crimée par la Russie, du retour des barbelés à la stigmatisation des demandeurs d’asile, les écologistes d’Europe semblent désemparés et rattrapés par une vision incomplète sinon idéaliste des contours politiques de nos sociétés. La frontière doit reprendre une place dans l’imaginaire politique écologiste, dans son offre de société.

Car les frontières seront toujours parmi nous. Elles sont le miroir de nos avancées sociétales et de nos combats politiques, les horizons à atteindre. Notre idéal d’ouverture des frontières ne doit pas être confondu avec l’irréalisme d’une Europe sans frontières ni avec l’illusoire renationalisation des frontières et ses avatars identitaires.

Le projet de l’Union européenne est aussi celui de l’expérimentation historique d’une autre définition de la frontière : l’altération de la fixité historique des frontières nationales – qui y confinent également le débat politique – et l’évolution vers une intégration et donc une souveraineté et une subsidiarité plus profondes et en phase avec les réalités vécues. Dans ce cadre, deux questions clés émergent, celle de la démocratie et celle de la citoyenneté. La démocratie transnationale peut bien être une utopie, certainement une aspiration écologiste, elle n’en reste pas moins un horizon politique de long terme vers lequel tendre. Les frontières doivent être reconnues et respectées dans le discours et leur réalité pour pouvoir faire émerger une « communauté imaginée » européenne.

Tout comme les nouvelles luttes et les nouveaux mouvements sociaux, environnementaux et civiques, les frontières sont un locus d’observation sur les maux de nos sociétés. Cette nécessaire réflexion écologiste est l’occasion de penser au-delà des logiques linéaires et des dichotomies « eux » contre « nous », mobilité contre sécurité, etc. pour concrétiser une maison européenne commune au-delà de l’état-nation mais reconnaissant l’importance symbolique des frontières.

Le retour des frontières doit en réalité être l’occasion de repenser l’altérité et un projet européen inclusif; une opportunité de poser les jalons d’une démocratie et d’une citoyenneté européennes pour le 21ème siècle ; une opportunité d’achever la veille bête qui ne veut pas mourir.

Checkpoint Europe: The Return of Borders
Checkpoint Europe: The Return of Borders

Borders are back! After 60 years of peace in Europe and the gradual abolition of its internal borders, Europe is now experiencing the full force of the backlash.

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