L’assassinat de George Floyd aux États-Unis plus tôt cette année a mis à nu la violence policière et galvanisé les protestations partout dans le monde. Il a également apporté la preuve des conséquences mortelles du racisme structurel qui ronge les sociétés sur les deux rives de l’Atlantique. Comment faire pour s’assurer que cette vague de colère se traduise par une politique qui change la donne ? Nous nous sommes entretenus avec Alice Bah Kuhnke, vice-présidente du Groupe des Verts/ALE au Parlement européen, sur la lutte contre le racisme structurel en Europe, mais également sur les rôles du débat démocratique et de l’UE dans ce processus.

Green European Journal : Le meurtre de George Floyd a suscité des protestations virulentes partout dans le monde alors que ce n’est pourtant pas la première fois que la brutalité policière à l’encontre des Afro-Américains se trouve mise en évidence. En quoi ce cas-ci se démarque-t-il des autres ?

Alice Bah Kuhnke : C’est vrai. George Floyd et Breonna Taylor ne sont malheureusement pas les seules personnes à avoir été tuées par la violence policière. On peut se demander pourquoi cette indignation ne vient que maintenant. Depuis le décès de George Floyd, nous assistons à une véritable vague de protestations, de manifestations et de réactions locales et même régionales. Cette fois-ci est différente, effectivement. Je n’ai pas de réponse aux raisons exactes de cette différence. Par contre, il vaut la peine d’examiner le contexte précis dans lequel cet assassinat a eu lieu. Il a été extrêmement visible en vidéo et partagé des millions de fois sur les médias sociaux. A notre époque, les nouvelles et les informations circulent vite.

Nous devons aussi prendre en compte le contexte de la pandémie du Covid-19, qui a aggravé plus que jamais la vulnérabilité de nombreuses personnes partout dans le monde. Confinés chez eux, les gens ont eu plus de temps pour suivre l’actualité et les médias sociaux de plus près que d’habitude. Voilà pour certaines des circonstances qui ont sensibilisé l’opinion internationale aux assassinats de George Floyd et de Breonna Taylor. Chacun a été confronté à la fois au visage hideux de la violence policière et à sa propre vulnérabilité par rapport au Covid-19.

Chacun a été confronté à la fois au visage hideux de la violence policière et à sa propre vulnérabilité par rapport au Covid-19.

A votre avis, vivons-nous un moment décisif qui mènera à un changement politique durable ou s’agit-il d’une vague momentanée de colère et d’indignation ?

Cela reste à déterminer. C’est à nous de décider de ce qui sortira de ce moment. J’espère que nous sommes assez mûrs pour non seulement pleurer et condamner les meurtres de George Floyd et de Breonna Taylor, mais aussi pour regarder au-delà et comprendre qu’il n’est pas uniquement question de violence policière et de l’assassinat de deux personnes afro-américaines. Ces actes sont la résultante du racisme structurel présent dans nos sociétés. Si nous comprenons cela, nous serons capables de traduire ces meurtres en une politique pour le changement.

En Amérique, le mouvement Black Lives Matter a mis en avant une série de revendications telles que des coupes dans le financement de la police et le retrait de statues de personnes liées au racisme. Ces demandes ont-elles un lien avec ce que vous associeriez à une « politique pour le changement » ?

Les États-Unis ont leur propre contexte. Il n’est pas adéquat de comparer le racisme structurel et ses conséquences aux États-Unis avec l’Europe ou le reste du monde. C’est essentiel de le comprendre parce qu’il n’est pas possible de se contenter de copier-coller les revendications et les propositions politiques d’un pays à l’autre. Ce serait trop simplifier les choses, même si certaines des revendications de Black Lives Matter aux États-Unis peuvent aussi avoir un impact important dans un contexte européen.

Prenons la revendication portant sur le retrait des statues représentant des personnes liées au racisme. Au Royaume-Uni, dans la ville de Bristol, la statue d’un marchand d’esclaves du nom d’Edward Colston a été déboulonnée et remplacée par la sculpture d’un membre du mouvement Black Lives Matter [que le conseil municipal de Bristol a retirée par la suite].

Pour commencer, le racisme et la discrimination ne disparaîtront pas en mettant une statue à bas. Si c’est ce que pensent les gens, nous sommes dans de beaux draps parce que les problèmes sont beaucoup plus larges et beaucoup plus profonds.

Soyons très clairs : la population ne peut pas se permettre de descendre dans la rue et d’abattre les statues qu’elle n’aime pas. Nous ne vivons pas selon les lois de la jungle. Nous vivons en démocratie, un régime où des processus démocratiques sont nécessaires. Nous devons avoir des discussions sur ce qui devrait changer. Pour ma part, je crois que chaque responsable politique de chaque municipalité dans chaque pays de l’UE devrait convier ses concitoyens à une assemblée pour discuter des statues présentes dans sa ville et demander si ces statues correspondent à ce que la population veut. Représentent-elles les héros dont nous avons besoin et quelle interprétation leur donner ? Ensuite, après ces discussions – de longues discussions qui doivent s’étaler sur plusieurs mois – il faudrait organiser une réunion au cours de laquelle une décision démocratique serait prise sur ce que l’on fait des statues : les déboulonner, les mettre au musée ou les laisser là où elles sont. C’est ainsi que nous faisons les choses en démocratie. L’idée que tout groupe de personnes qui est le plus fort dans la rue à un moment donné peut se permettre de démolir quoi que ce soit est profondément autoritaire.

Les tendances autoritaires ne sont pas seulement confinées à l’extrême droite, elles sont également présentes dans les mouvements d’extrême gauche.

Effectivement et, en tant que Verts, nous devons défendre avec fermeté les processus démocratiques où toutes les voix sont entendues, y compris celles des minorités et des personnes qui ont des opinions différentes. Ce n’est pas parce que des centaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue pour faire tomber une statue que c’est la bonne chose à faire. Les responsables politiques doivent avoir assez de courage pour le dire et pour plaider en faveur des processus démocratiques. J’entends souvent dire que les gens en ont assez de parler et que le moment est venu de passer à l’action. C’est une mauvaise idée. La démocratie, c’est la conversation. Il n’est pas seulement question de parler, mais aussi d’écouter, en particulier les minorités et les personnes qui voient les choses différemment. Permettre de tels processus relève de notre responsabilité.

La démocratie, c’est la conversation. Il n’est pas seulement question de parler, mais aussi d’écouter, en particulier les minorités et les personnes qui voient les choses différemment.

Mais dans ce cas, quid du mouvement pour les droits civiques, de la désobéissance civile et de Martin Luther King ? Est-ce que la désobéissance civile et l’action directe ne font pas aussi partie d’une conversation démocratique, en particulier quand les processus démocratiques s’avèrent insuffisamment réactifs ?

Les Partis verts de toute l’Europe sont tous étroitement liés à des mouvements de terrain, locaux. Que ce soit de leur propre initiative ou pour soutenir des agendas plus larges, des représentants et des partisans de l’écologisme seront toujours présents à des manifestations et critiqueront publiquement l’injustice dans toute société non démocratique. En tant que responsable politique, je me vois comme une représentante de leurs opinions et de leurs souhaits politiques.

Cela dit, il faut pousser au changement à l’intérieur du cadre juridique commun mis en place par nous tous, le peuple, par le biais de décisions démocratiques. Même si vous voulez changer le cadre – ou le système, si vous préférez – vous devez commencer à le changer de l’intérieur. Si ce processus semble parfois lent, j’ai vu à de nombreuses reprises, au cours de mes années en politique, des idées et des souhaits se transformer en actions concrètes. Avec des responsables politiques dans nos institutions mus par une volonté en phase avec celle du peuple, le changement est possible. C’est la raison pour laquelle la meilleure façon de changer les choses est de voter pour un parti politique et un responsable politique en qui vous avez confiance pour représenter vos convictions et mener vos combats.

Qu’en est-il des protestations antiracistes dans votre pays d’origine, la Suède ? Quels défis sont particuliers à la Suède actuellement ?

En matière de racisme et de discrimination, la Suède fait face à des difficultés semblables à celles qui existent dans des pays comme le Danemark ou l’Allemagne. La plupart des crimes de haine sont commis sur la base de motifs raciaux et les personnes d’origine africaine sont davantage exposées à la violence physique que le reste de la population. En Suède, la discrimination structurelle est visible dans divers domaines de la société : sur le lieu de travail, dans le système éducatif, dans les institutions politiques et dans notre vie quotidienne. Le résultat est une inégalité des chances dans la vie en général, certains étant privilégiés et bénéficiant de meilleures opportunités que d’autres. En fin de compte, c’est une question de pouvoir – le pouvoir de façonner notre vie et la société dont nous faisons partie.

Un des problèmes que nous avons est le manque de statistiques et de données adéquates sur le racisme structurel. De telles informations sont indispensables pour que les politiques puissent traiter cette problématique

Un des problèmes que nous avons est le manque de statistiques et de données adéquates sur le racisme structurel. De telles informations sont indispensables pour que les politiques puissent traiter cette problématique. La plupart des informations disponibles viennent des organisations de défense des droits civiques et des ONG. En d’autres termes, il faudrait avant tout renforcer la collecte de données et la sensibilisation. Bien entendu, nous savons que la discrimination raciale est une réalité sur le marché du travail, en matière de logement ou même quand il s’agit simplement d’entrer dans des restaurants et des bars. Les ONG et les journalistes ont amplement documenté ces phénomènes. Mais cela reste insuffisant parce qu’il existe un racisme structurel dans les pouvoirs publics et dans l’ensemble de la société.

Vous avez dit un jour que les Verts suédois « devaient aller là où vont les extrémistes d’extrême droite ». Qu’entendiez-vous par cela ?

En Suède, pendant de nombreuses années, ne pas débattre avec des extrémistes a été considéré comme parole d’Évangile. Il fallait simplement les ignorer plutôt que de leur donner la parole et les laisser exprimer leurs convictions haineuses. C’était une erreur. L’idée que nous ne devrions pas débattre avec certaines personnes est très vaniteuse. Je comprends les arguments qui sous-tendent cette thèse, mais je pense que les Verts doivent s’engager et faire en sorte que les gens entendent aussi nos arguments et nos points de vue. Nous devons être courageux et prendre ce débat à bras-le-corps, ne pas reculer et laisser les extrémistes porter le débat là où ils ont envie de l’amener.

Les personnes de couleur sont également sous-représentées en politique. Que faudrait-il faire pour qu’elles soient mieux représentées dans les institutions politiques ?

Cette question est extrêmement importante car notre système démocratique dépend d’un facteur central : la confiance. Si le système parlementaire et ses représentants n’ont pas la confiance, autant dire qu’ils n’ont rien. En politique, pour conserver la démocratie, la confiance est le facteur le plus important, le plus précieux. Lorsque les gens ne peuvent pas se projeter dans leurs parlementaires, ils ne se sentent jamais pleinement représentés et la confiance risque de s’éroder. Ce problème affecte en particulier les institutions européennes, dirigées pour la plupart par des hommes blancs plus âgés. Cette structure ne représente pas l’UE dans son intégralité. C’est un immense problème qui mine la démocratie, ce que nous ne pouvons pas nous permettre.

Lorsque les gens ne peuvent pas se projeter dans leurs parlementaires, ils ne se sentent jamais pleinement représentés et la confiance risque de s’éroder.

Il importe cependant de reconnaître qu’il n’existe pas de solution miracle en la matière. Il faut des années pour modifier une institution et sa structure. En tant que Verts, nous devons aussi regarder nos propres partis et nos propres organisations. Si nous prenons le parti des Verts suédois, par exemple, je constate que nous avons un problème de diversité sur toute la structure, de haut en bas, et jusque dans notre organisation de jeunesse. Nous aussi, nous avons un devoir à faire. Nous devons nous assurer que les jeunes – au-delà du niveau social de leurs parents, de l’endroit où ils vivent et des écoles qu’ils fréquentent – ont envie d’adhérer à des partis politiques et de s’impliquer dans la vie politique. En d’autres termes, nous devons être à même de toucher tout le monde.

Les Verts allemands, considéré depuis longtemps comme un parti de blancs universitaires, a l’intention d’adopter des règles de diversité visant à s’assurer que les groupes minoritaires sont représentés dans tous les organes politiques avec un taux minimum équivalent à leur représentation dans la population globale. Que pensez-vous d’une telle proposition ?

C’est une magnifique ambition et je suis fière que mon parti sœur se fixe un tel objectif. En revanche, ce type de proposition exige aussi beaucoup de travail pour veiller à ce que ces postes soient occupés par des personnes compétentes. C’est une clé et, sur ce plan, les Verts peuvent faire mieux. Il est évident qu’être noir peut donner des compétences sur certaines questions, comme le fait d’être migrant. Nous devons le comprendre et prendre le temps d’identifier les bonnes personnes.

Outre la représentation, quels changements sont nécessaires pour vaincre le racisme structurel en Suède et dans l’Union européenne en général ?

Nous devons utiliser tous les outils à notre disposition, y compris la législation à tous les niveaux. Dans le contexte européen, une première étape consisterait à débloquer la directive de lutte contre la discrimination, bloquée en Conseil depuis 2008. J’ai été désignée rapporteure sur ce dossier. Cette directive vise à étendre la protection contre la discrimination fondée sur l’âge, le handicap, la religion ou les convictions et l’orientation sexuelle en dehors du marché du travail. Dans la plupart des États membres, la discrimination intersectionnelle n’est pas couverte par la législation nationale. La directive reste un symbole honteux du manque de volonté politique, tant du Conseil que des États membres, de légiférer en matière de lutte contre la discrimination. Elle doit être débloquée immédiatement. À cette fin, j’attends de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, qu’elle agisse et mette absolument tout en œuvre pour mobiliser le Conseil pendant la présidence allemande. Les meurtres de George Floyd et de Breonna Taylor, et les protestations qui ont suivi partout dans le monde, adressent un message clair aux politiciens : le peuple exige que des mesures soient prises. Maintenant.

La directive reste un symbole honteux du manque de volonté politique, tant du Conseil que des États membres

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