The European Venue for Green Ideas
Politics

L’Appel de la Ville

By Laurent Standaert

Il n’est plus besoin de souligner l’importance politique ou sociétale des villes. Les 100 villes les plus riches du monde produisent près de la moitié du PIB mondial et en 2050 les trois quarts de la population mondiale vivront en milieu urbain. Qu’on les veuille « smart », « resilient » ou encore « connectées », à en croire think thanks et autres cellules prospectives, c’est dans les villes que se joue l’avenir de l’humanité. Laboratoire social et démocratique, incubateur économique, lieu de participation et de politique de proximité, des citoyens de par le monde se tournent vers la ville pour réclamer et expérimenter un regain de contrôle sur leur destin politique.

Des pionnières du désinvestissement dans les énergies fossiles, comme Berlin portée par ses mouvements citoyens, aux partenariats innovants sur les questions de mobilité ou d’énergie, beaucoup de villes d’Europe à la pointe du combat contre le changement climatique façonnent les futures politiques en la matière. D’autres villes constituent, bien plus que les Etats en Europe et ailleurs, l’avant-garde des nouvelles formes de solidarité et se mobilisent pour accueillir les réfugiés. Mais pour tout ce « meilleur » des villes il y a aussi le « pire » : financiarisation, inégalités démesurées, consumérisme, gentrification abrupte, économie de la rente et de plateforme, exode rural, etc. La ville est donc aussi le reflet de notre propre modernité, souvent aux dépens de notre relation à la nature.

Dans l’histoire européenne, la ville a toujours été la manifestation des grandes utopies et dystopies. Ces derniers siècles, elle a été le point de rencontre entre le machinisme déshumanisé – capitaliste ou socialiste – et l’aspiration des citoyens à la liberté et à de nouvelles formes de solidarité au-delà de la tradition. Les dynamiques urbaines telles que Reclaim the Streets ou Right to the City à la fin du 20ème siècle ou les plus récentes mobilisations citoyennes indignées de Madrid ou de Paris elles aussi portent au cœur de leur révolte le projet d’une transformation profonde et structurelle. Face à la ville moderne, lieu des concentrations de capital politique, économique, culturel et social, ses habitants et les mouvements citoyens dressent l’exigence d’une redistribution du pouvoir. La ville n’est donc plus seulement le théâtre des luttes sociales mais elle en est aujourd’hui l’enjeu, tant elle est devenue la structure même de nos modèles socioéconomiques.

De Barcelone à Amsterdam, de l’entretien qui ouvre ce numéro à celui qui le referme, la ville est désignée à la fois comme le « nouveau centre politique » et le « champ de bataille » de notre ère. De l’interdiction du diesel à Paris aux transports publics à Prague ou San Francisco, des pratiques vertes à Vienne ou Gand aux re-municipalisations partout en Europe, ce numéro explore des villes et des politiques de la ville qui dessineront en partie le futur de nos sociétés. D’autres auteurs analysent l’échec de la politique de ruissellement des méga villes vers les petites villes et campagnes en Pologne, ou le fossé entre mondes rural et urbain en Finlande. Bruxelles, Londres ou encore Bilbao offrent d’autres perspectives sur les processus contemporains de planification urbaine, de commodification de l’espace public et du logement, ou encore de désindustrialisation et de compétition entre villes. Finalement, Saskia Sassen analyse la ville dans l’ère de la globalisation et deux jeunes auteurs envisagent respectivement une possible Europe des villes et l’avenir de nos villes à travers le prisme du climat.

Dans les années 1970, André Gorz – un des plus grands penseurs de l’écologie politique et qui a disparu voilà 10 ans – soulignait l’importance de la transformation de la ville comme tremplin pour transformer la société. Ses textes et ceux d’autres penseurs mettront en lumière les premiers éléments de ce qui deviendra graduellement une prise de conscience des classes urbaines supérieures et éduquées vis-à-vis des thématiques fondamentales du milieu et de la qualité de vie. Fondés dans la décennie suivante, les premiers partis écologistes naissent de cette prise de conscience et garderont toujours la marque électorale de leurs origines urbaines. Mais si la présence des Greens et leur impact sur les politiques de la ville ne sont plus aujourd’hui à démontrer, ils ne peuvent se défaire d’un regard critique sur la ville comme corps politique – regard qui a fait leur originalité – au risque de voir d’autres forces s’en emparer et de laisser se creuser le fossé avec les petites villes et campagnes. Car si le Brexit, Trump, le référendum en Turquie et les récentes élections européennes montrent qu’on vote plus progressiste et libéral dans les grandes villes qu’ailleurs, les défaites dans les urnes suggèrent une hégémonie politique de la ville toute relative. Ces évolutions mettent en relief le rôle de la ville comme laboratoire du changement, mais aussi la nécessité de reconnecter avec l’Europe hors des grandes villes.

Les luttes progressistes pour la ville seront les luttes pour une société plus juste, écologique, joviales et durable, tout autant qu’elles soutiendront la multipli-cité des configurations urbaines de par l’Europe. Notre futur dépend des résultats de ces luttes, tant pour les Greens comme force politique que vis-à-vis des enjeux sociaux et environnementaux et du contrôle démocratiques des citoyens. Il est donc primordial pour les Greens de pousser la réflexion sur la question de villes en Europe. Il ne s’agit pas d’accentuer un biais pro-ville – avec toute l’aliénation économique et environnementale que l’urbanisation peut entrainer – mais bien de dépasser la seule focalisation sur les politiques de la ville au détriment de la ville politique et de penser la ville comme espace de vie pour ses habitants. C’est dans les villes – dans toutes les villes – que se sème le changement. Notre réflexion sur la ville et notre pensée de la ville détermineront notre capacité à peser sur les grandes directions à prendre et à participer à ce changement, voire à le mener.

 

L’Appel de la Ville