Climate and Energy

Chronique du futur: une fiction climatique

Pour le 21e siècle le changement climatique sera bien plus qu’une circonstance. Régulé ou laissé à l’emballement, il bouleversera des générations entières, offrant autant de création que de destructions, et redessinera la géographie. Dans cet article, Aude Massiot trace le parallèle entre deux trajectoires individuelles dans l’Europe de 2049.

En 2018, les représentants de 197 pays étaient réunis à Katowice, en Pologne, dans le cadre de la COP24 – la 24ème Conference of Parties – pour discuter des moyens de lutter contre le changement climatique. «Nous connaissons l’enjeu énorme auquel nous faisons face avec le défi climatique, déclarait à l’époque Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU. Nous savons tous que nous ne sommes pas sur la bonne voie.» Et pourtant, déjà en 2019, l’avenir de l’humanité était déjà en jeu et beaucoup d’effets du réchauffement étaient connus, allant des troubles mentaux, aux problèmes respiratoires et cardiovasculaires, à la propagation accélérée de maladies infectieuses.

Sans totalement le réaliser, l’humanité allait tourner une page en 2019 avec la COP24 qui devait déterminer la suite de l’accord « de la dernière chance » – l’Accord de Paris, enfanté trois ans plus tôt. Souria, née en France en 2012, enfant de la « génération climat » allait, elle, faire face à deux futurs possibles. Suite à l’action ou l’inaction des Etats, institutions, entreprises et citoyens, les deux vies – brune et verte – de Souria en décembre 2049 se font miroir pour rappeler l’urgence climatique de 2019.

Planète débordée

La voix est fatiguée à travers le téléphone : «C’est la troisième fois que la maison est inondée cette année. Les assurances sont débordées et ne prennent plus aucune demande d’indemnisation avant 2051. On n’a plus qu’à laisser tout moisir et trouver un autre toit. Avec ton père, on peut venir chez toi quelques jours ?» «Bien sûr, vous êtes les bienvenus», répond Souria. Elle raccroche et l’hologramme de sa mère disparaît dans sa montre. Elle pense à sa maison d’enfance dans l’Aude que ses parents vont devoir abandonner. Depuis les grandes inondations de 2041, elle savait que ça allait arriver.

Machinalement, la jeune femme fait défiler les dernières alertes Google sur son écran 3D. A part les photos de villages dévastés par les eaux dans plusieurs départements du sud de la France, un article attire son attention : «La Chine lance sans l’accord de ses voisins une large expérimentation de géo-ingénierie.» Ces techniques, inconnues du public il y a deux décennies, sont le nouvel espoir mondial face au réchauffement climatique. Et un des plus grands sauts dans le vide que l’humanité ait connus.

Pics de pollution

Après des vagues de chaleur qui ont fait 65 000 morts en Chine l’été précédent, Pékin vient de décider d’envoyer massivement dans la stratosphère des particules. Elles doivent réfléchir les rayonnements solaires pour faire descendre la température mondiale. Dans l’article, un collectif de 41 000 scientifiques alerte sur les risques d’une telle expérience à grande échelle. Malgré des décennies de recherche, il est toujours impossible de savoir quels effets elle pourrait avoir sur les écosystèmes planétaires.

Souria soupire, elle n’en peut plus de ces informations catastrophistes sur l’avenir de l’humanité. Cet été, la canicule a duré trois semaines et a fait monter le mercure jusqu’à 45°C. Impossible de dormir dans son appartement mal isolé de Nantes, ville de taille moyenne à l’Ouest du pays. Elle ne pouvait pas ouvrir les fenêtres à cause des pics de pollution accompagnant la chaleur. Asthmatique comme beaucoup de ses amis, elle aimerait retourner à l’époque de ses parents, dans les années 2000-2010. Quand les hommes connaissaient les dangers mais profitaient toujours du luxe de remettre à demain les changements sociétaux nécessaires. En 2019, on avait bien cru que les Vingt-Sept de l’Union européenne arriveraient à surpasser leurs différents. Mais les résultats des élections européennes et nationales sur le continent ont sapé les efforts de collaboration. Les citoyens n’ont pas réussi à montrer à leurs dirigeants que l’écologie était un thème politiquement porteur.

An illustrated infographic showing how Earth Overshoot Day, or The date when humanity’s yearly consumption overtakes the planet’s capacity to regenerate renewable natural resources in that year, has got earlier and earlier since 1970.
Earth Overshoot Day since 1970 : The date when humanity’s yearly consumption overtakes the planet’s capacity to regenerate renewable natural resources in that year.

Souria connaît bien le sujet. Elle travaille au service de la mairie de Nantes qui gère l’accueil des réfugiés. Aujourd’hui, dans ses dossiers, elle ne fait plus de distinction entre déplacés de guerre, migrants économiques ou climatiques. L’ONU prévoit 500 millions de réfugiés climatiques à l’horizon 2060, d’après des calculs revus à la hausse. Devant l’afflux, la France n’a pu maintenir sa politique de fermeture des frontières. Le gouvernement précédent a bien essayé, mais ça a provoqué des débordements violents et leur a fait perdre la dernière présidentielle.

A son bureau, Souria est submergée de demandes d’asile de personnes ayant fui le Sahel. Des vagues de chaleur extrêmes dépassant les 50 °C y ont rendu certaines zones invivables. Alors les habitants ont migré vers le nord. Léo, le copain de Souria, a vu un documentaire sur le sujet la semaine passée. Il disserte : «Ce serait la hausse des températures de 1,7 °C depuis l’époque industrielle qui a provoqué un réchauffement des océans, notamment de l’Atlantique. Ça a causé un ralentissement de la circulation du Gulf Stream. Provoquant, par un effet de cascade, une migration vers le sud des précipitations de mousson en Afrique de l’Ouest. Et donc une désertification du Sahel.»

Bière trop chère

Ces derniers temps, le couple discute de plus en plus d’une frustration commune : subir les conséquences des actions, ou inactions, de leurs parents et grands-parents. «L’espoir n’est pas mort tant que nous sommes vivants», aime répéter Léo, devant un verre de vin anglais (la bière est devenue trop chère avec la raréfaction du houblon). Il travaille dans une coopérative agricole. Elles ont essaimé à travers la France, au point de pousser certaines grandes surfaces de périphérie à mettre la clé sous la porte.

C’est la troisième fois que la maison est inondée cette année. Les assurances sont débordées et ne prennent plus aucune demande d’indemnisation avant 2051.

Souria est moins optimiste. Elle a du mal à se détacher de la misère qu’elle voit au quotidien. Le couple a décidé, il y a quatre ans, d’adopter un enfant malien arrivé en France plutôt cette année-là. Comme beaucoup de leurs amis, ils avaient écarté très tôt l’idée que Souria puisse tomber enceinte. Avec la surpopulation planétaire et l’avenir incertain devant eux, «ce serait criminel», a même lâché Léo un soir. Quand la jeune femme a rencontré Biram, 6 ans, leur décision de l’adopter s’est imposée rapidement. Le couple ne sait pas quel futur climatique il vivra, mais au moins, ils savent qu’ils pourront lui rendre la vie moins dure.

Planète rescapée

La voix est calme à travers le téléphone. «Je n’ose plus sortir avec la tempête de neige qui dure depuis plusieurs jours. Heureusement qu’on a rénové l’isolation de la maison il y a vingt ans. C’est un vrai plaisir de se prélasser dans la douceur du salon. Et les factures de chauffage sont ridicules.»

– Tant mieux maman, je viendrai vous voir dès que la tempête sera terminée. J’ai repéré des billets de train pour Paris pas cher en Hyperloop [le réseau de capsules propulsées par un champ magnétique et voyageant à 1200 km/h a été installé entre Toulouse et Paris en 2035, ndlr].»

Souria raccroche. L’hologramme de sa mère disparaît dans sa montre. Elle pense à sa maison d’enfance dans l’Aude, un havre de paix alimenté par des panneaux photovoltaïques. Ses parents ont profité de la campagne de prêts très avantageux mis en place par le gouvernement en 2023 pour les faire installer. Les travaux ont coûté cher mais les économies d’énergie et d’eau ont largement couvert le prix de l’emprunt. Avec son copain, Léo, ils ont aussi refait l’isolation de leur appartement à Nantes quand ils l’ont acheté. Et ils se sont raccordés à un réseau local de chaleur alimenté au gaz renouvelable, issu de la transformation de produits industriels et agricoles.

Casse-tête

C’était une évidence pour eux. Souria a un poste de «rénovatrice», elle travaille pour la mairie. Elle propose des programmes clés en main et subventionnés de réhabilitation aux particuliers. La jeune femme s’occupe de trouver les artisans spécialisés et les techniques les moins chères. Quand elle était petite, ce métier était quasi inexistant mais à son arrivée à l’université, en 2030, la filière avait fortement prospéré.

Et pour cause, quelques années auparavant la France avait connu une période de très forte  accélération de la transition écologique. Encouragé par le vote, en 2021, d’une relève des ambitions climat au niveau européen, le nouveau gouvernement français élu en 2022 avait décidé d’accorder toutes les politiques publiques avec le scénario négaWatt 2050. Ecrit par les experts de l’association du même nom, ce fut la première feuille de route permettant à la France d’envisager d’être neutre en carbone au milieu du siècle. Cette réorientation nationale n’aurait jamais eu lieu sans les grandes manifestations citoyennes de l’année 2019, intervenues quelques mois après la démission de l’ex-ministre de l’Environnement Nicolas Hulot.

la présidentielle américaine de 2020 a porté au pouvoir une jeune femme qui a immédiatement réintégré le pays dans l’accord de Paris

Souria connaît par cœur le scénario négaWatt, c’était son sujet de mémoire. Pour l’écrire, elle avait notamment interviewé Thierry Salomon, le vice-président de négaWatt. «Une trajectoire claire et réaliste pour la transition écologique pourrait être acceptée par les Français, lui avait-il affirmé. Rénover 780 000 logements, réduire de près de 60 % la consommation moyenne des voitures, retourner au niveau de la demande en viande des années 90, mettre fin aux importations d’énergies fossiles pour atteindre 100 % d’énergies renouvelables en 2050. Tout en divisant par trois la consommation énergétique. Tout ça est possible et serait extrêmement bénéfique pour l’économie.» Souria est sortie transformée de cet entretien. Et la prophétie s’est réalisée. La jeune femme s’émerveille aujourd’hui de voir comment les surplus d’électricité photovoltaïque l’été, ou éolien en cas de coup de vent, peuvent être transformés en biogaz et donc stockés pour l’hiver, grâce à la technique d’électrolyse.

Avec Léo, gérant d’un réseau de coopératives agricoles en plein boom dans la périphérie nantaise, Souria a traversé l’Europe à vélo pour ses 25 ans. Le couple a ainsi découvert comment, dès 2017, la belle commune portugaise de Vila Nova de Gaia (312 000 habitants) produisait un tiers de son électricité et transformait ses déchets en biogaz. En Norvège, sur les bords du fjord d’Oslo, Souria a insisté pour visiter la première école à énergie positive du monde. Dès 2018, le bâtiment produisait tout seul 30 500 kilowattheures par an, soit la consommation annuelle de deux couples avec trois enfants.

Rues silencieuses

Assis sur leur terrasse végétalisée, le couple nantais se remémore ce qui a permis ce retournement de situation. Dans les années 2010, c’était plutôt le désespoir qui dominait chez leurs parents. La semaine dernière, Léo a regardé un documentaire sur le sujet. Il résume : «En fait, tout s’est joué il y a vingt ans. Après les nouvelles politiques européennes sur le climat de 2019, la présidentielle américaine de 2020 a porté au pouvoir une jeune femme qui a immédiatement réintégré le pays dans l’accord de Paris. Elle a fait fermer les centrales à charbon et interdit l’exploitation du gaz de schiste. Ça a eu un effet d’entraînement.»

En se promenant le soir dans les rues de Nantes, devenues silencieuses depuis que seules les voitures électriques sont autorisées, Souria et Léo avouent qu’il fait bon vivre à leur époque. Ils passent à côté des tramways chargés de transporter les nouveaux arrivages de produits vers le centre-ville la nuit, à la place des camions. Quant à l’éclairage des rues, il ne se déclenche qu’en cas de passage. Souria, Léo et les autres peuvent enfin revoir les étoiles depuis la ville.


Cet article est une version légèrement modifiée de l’article Climatique Fiction publié en décembre 2018 dans Libération, disponible à <https://www.liberation.fr/planete/2018/12/05/climatique-fiction_1696235>

 

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