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Post-Growth

Les grands moyens

Nous sommes en 2050. L’humanité a réussi à ne pas franchir la barre fatidique des 2 °C d’augmentation de la température qui aurait entraîné des conséquences en chaîne et des événements irréversibles. Mais pour cela il a fallu employer les grands moyens.

En premier lieu, rompre avec la dictature du PIB et ces efforts absurdes pour obtenir quelques dixièmes de points de croissance, en général accaparés par les plus riches. Les humains ont fini par comprendre que l’augmentation des taux de croissance est intimement ­corrélée à la dégradation de notre patrimoine naturel, de la qualité de notre air et de notre eau, bref au risque de ne plus disposer des conditions élémentaires pour mener une vie authentiquement humaine. C’est en 2020 que le Programme des Nations unies pour le développement a imposé l’abandon du PIB par habitant comme standard international et son remplacement par l’empreinte carbone et l’indicateur de santé sociale. À ce moment on a vraiment pu rendre visibles les immenses dégâts provoqués sur notre environnement et notre cohésion sociale par l’obsession pluri­séculaire de la croissance. Les entreprises ont également dû adopter d’autres types de comptabilité, les obligeant à prendre en compte les conséquences de leurs actions sur l’environnement et sur les travailleurs.

En 2050, certes, la population mondiale continue d’augmenter, mais les transferts organisés entre pays sous l’égide de la Banque mondiale permettent à tous les pays de nourrir leur population.

Mais cela ne suffisait pas : en 2025, l’Organisation internationale du travail a rendu ses normes sociales impératives. L’Union européenne avait déjà signé l’ensemble des conventions sociales internationales quelques années auparavant. L’OIT s’est dotée d’un corps d’inspecteurs international surveillant et sanctionnant les pratiques illégales des multinationales et des États. L’affaire des Paradise Papers, qui avait laissé les populations comme tétanisées à la fin de l’année 2017 et pendant les six premiers mois de l’année 2018, avait en effet conduit à une intervention remarquée du directeur de l’OIT : le discours de Guy Ryder soulignant que toutes les pratiques révélées par ces mois d’enquête ne devaient plus être tolérées et qu’elles devaient être considérées comme illégales avait réveillé les consciences. La proposition du directeur général de l’OIT de rendre les normes internationales du travail impératives et de sanctionner leur manquement avait suscité une vague d’enthousiasme de la part de tous les pays, qui avaient vu là le moyen idéal de répondre au scandale mondial. C’est alors qu’une autre organisation internationale bien connue, le FMI, a connu une petite révolution : la directrice générale a été démise de ses fonctions, et c’est l’économiste indien Prakash Loungani, jusque-là directeur du département de la recherche du FMI et coauteur de la fameuse note de juin 2016 intitulée « Neoliberalism: Oversold ? », qui l’a remplacée, avec mandat de mettre en œuvre un nouveau dispositif de régulation du système monétaire mondial, et notamment le retour à une forme de contrôle de la circulation des capitaux. Enfin, a été créée une Organisation mondiale de l’environnement dotée de superpouvoirs, dont celui de faire respecter les quotas d’émissions de gaz à effet de serre répartis entre les pays.

D’immenses résistances se sont évidemment développées, de la part des industriels mais aussi de tous les citoyens, effrayés à l’idée qu’une nouvelle bureaucratie mondiale se mettrait en place. Il a fallu une dizaine d’années pour que la France montre la voie en promouvant un nouveau type d’entreprise, en rupture radicale avec les vieilles et fumeuses théories de Milton Friedman (le seul but de l’entreprise serait de faire du profit) : une entreprise de type coopératif, détenue par ses associés et ses consommateurs, remettant à l’honneur les théories de Proudhon et renouant avec l’idéal autogestionnaire. Certes, des entreprises non coopératives ont subsisté, mais l’élection du directeur par les deux chambres du capital et du travail, mise en œuvre dès 2020 en Europe à l’initiative de la philosophe belge Isabelle Ferreras, a permis que tous les lieux de travail soient démocratisés. Parallèlement, a été votée en France et en Belgique l’obligation de ne pas dépasser un salaire maximum de dix fois supérieur au minimum, qui a été adopté dans toute l’Europe. ­L’investissement massif que l’Europe a consacré à la rénovation thermique des bâtiments, à la reconversion écologique de la société, à la suppression des pesticides et autres poisons chimiques et au développement de l’agriculture biologique a permis de créer 6 millions d’emplois.

En 2050, certes, la population mondiale continue d’augmenter, mais les transferts organisés entre pays sous l’égide de la Banque mondiale permettent à tous les pays de nourrir leur population. Et c’est une femme qui vient d’être élue secrétaire générale de l’ONU.

Cet essai est une republication. Première publication en janvier 2018 dans Le Nouveau Magazine Littéraire, pp. 48-49.

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